Les histoires de Birmanie – l’utopie du moine soldat Karen

À Myaing Kyi Ngu, gros village le long du fleuve Salween dans l’est de la Birmanie, les rues poussiéreuses ne voient pas passer grand-monde. Quelques camions militaires rompent parfois la quiétude, comme aussi très souvent les psalmodies monotones des moines bouddhistes ou le vacarme assourdissant des collectes des deniers du culte, incessantes.

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Splendeurs montagneuses et pagodes dans l’État Karen. photo M Baudey

Nous sommes dans l’État Karen, théâtre de plus d’un demi-siècle de guerre civile. Les Karen, qui ne s’étaient jamais considérés comme membres de l’Union de Birmanie, prirent les armes à l’indépendance de la Birmanie en 1947 pour obtenir leur autonomie. Quinze ans plus tard, l’armée birmane profitait du conflit ethnique pour justifier un coup d’État, et les conflits s’intensifiaient. Depuis quelques années la Birmanie s’est progressivement démocratisée. Les rebelles Karen comme ceux de nombreuses autres ethnies luttent désormais pour une Birmanie démocratique et fédérale qui reconnaisse les droits des minorités ethniques. L’armée rebelle karen de la Karen National Union a d’ailleurs signé un cessez-le-feu décisif il y a un an.

À Myaing Kyi Ngu, les membres de l’ethnie Karen dont pourtant presque la moitié ont été christianisés par les missionnaires baptistes au XIXe siècle, sont farouchement bouddhistes. On ne mange pas de viande ou bien en cachette. C’est un des requisit de la discipline morale bouddhiste qui règne ici telle la charia chez les talibans. À la descente du bus, un type à l’allure martiale tance une jeune fille en jean. « Pas de vêtement indécent, ici on porte le htemein » (genre de sarong porté par les femmes birmanes).

Myaing Kyi Ngu, avec son taux élevé d’uniformes et son ascétisme exigeant, n’est pas vraiment un village comme les autres. En 1994, la rébellion des Karen contre la dictature militaire birmane dure depuis 1947 et s’essouffle peu à peu. Depuis leur quartier général à Manerplaw, les leaders de la Karen National Union vivent confortablement tandis que la situation dans la jungle pour les soldats se détériore. Les assauts de l’armée birmane, qui pille et brûle les villages, ne diminuent pas. Une partie des Karen bouddhistes ne se reconnaissent plus dans le leadership chrétien du KNU qui ne leur offre guère d’opportunités de promotion.

The Division

U Thuzana, chef spirituel bouddhiste du monastère de Myaing Kyi Ngu et membre de la KNU décide alors de fonder une faction rebelle Karen séparée des rebelles historiques. Soupçonnant la KNU d’oublier les intérêts des Bouddhistes et d’avoir perdu le soutien populaire, il fonde la Democratic Karen Buddhist Army qui dès lors fractionne la rébellion ethnique suivant les lignes de force religieuses. Mais comme souvent, le bouddhisme a tendance à rapidement nouer des liens avec la dictature. C’est ainsi qu’à peine fondé, la DKBA signe un cessez-le-feu avec le State Law and Order Restoration Council, (SLORC) l’avatar politique de l’armée birmane. Malgré les aspirations d’une partie de ses membres, la DKBA devient une milice de plus dans le chaos du conflit civil birman. Fournie et commandée par l’armée birmane, elle attaque les rebelles de la KNU tout en assurant sa mainmise sur le territoire par tout un dispositif d’extorsions, conscriptions et travail forcé.

L’armée birmane est coutumière de ce type de politique, « diviser pour mieux régner », depuis le coup d’État du général Ne Win en 1962. Aussitôt avait été mis en place le programme des Ka Kwe Ye ou milices populaires pour lutter contre les rebellions ethniques qui s’enflammaient à tous les coins du pays. Il s’agissait de laisser certains groupes de trafiquants et contrebandiers opérer sur les voies de communication contrôlées par le gouvernement, en échange de leur coopération dans la lutte contre les insurgés. Ne Win s’imaginait ainsi qu’il aurait une nouvelle force armée à disposition sans avoir à débourser un kyat, dans la mesure où ces KKY s’autofinanceraient grâce au trafic. Mais le programme s’est révélé un échec après que bon nombre de KKY au gré des alliances locales avec les rebelles pour le transport de l’opium sont devenues ingérables et se sont retournées, une fois enrichies, contre l’armée birmane. C’est ainsi que Khun Sa – longtemps étiqueté « seigneur du triangle d’or » – a fait sa fortune avant de devenir gênant pour l’image internationale de la dictature.

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Soldat d’une Border Guard Force assurant la sécurité pendant les célébrations du Karen State Day à Hpa An. photo M Baudey

Dans sa stratégie de fragmentation de la rébellion Karen, l’armée birmane et son nouvel allié ne se sont pas arrêtés à cette coopération contre la KNU. À la fin des années 90, la DKBA se fait une réputation par ses attaques incessantes sur le camp de réfugiés karen de Mae La situé sur la frontière thaïlandaise. Poussés à fuir leurs villages par des années de guerre civile et de représailles, Karen et autres populations ethniques se sont massées dans une dizaine de camps à la frontière thaïlandaise. Ils sont aujourd’hui plus de 200 000. Accusant les réfugiés d’être de mèche avec les insurgés, l’armée birmane ne voit pas d’un bon œil cette installation qui démontre au monde les méfaits de ses opérations militaires. Ainsi la DKBA lance des offensives contre les camps, y prépare des incendies avec l’intention supposée de forcer les populations à revenir en Birmanie.

L’univers enchanté de la DKBA

À Myaing Kyi Ngu, quartier général de leur leader et moine U Thuzana, on leur promet un sanctuaire bouddhiste. Le leader de la DKBA réécrit l’histoire de la lutte karen en omettant son ennemi, la dictature et la majorité ethnique birmane. À la place, la KNU, fondée par des Chrétiens, devient l’ennemi mortel dans la droite ligne de la colonisation britannique. U Thuzana prêche la victoire des Karen bouddhistes, qui une fois libérés de la domination de la KNU, obtiendront du SLORC le contrôle de leurs terres. À Myaing Kyi Ngu, alors simple village-monastère, il appelle les Karen à se rassembler pour former la base populaire dont la DKBA a cruellement besoin pour être crédible. Un lieu qui sous la protection des autorités religieuses et l’approbation silencieuse de l’armée, leur permettrait de vivre en paix, loin du harcèlement dont ils ont été jadis victimes de la part de l’armée birmane. Pas de torture, pas de recrutement forcé, de kidnapping ou de taxes exorbitantes. Mais des vivres fournis par les autorités, une exemption de taxes et la discipline bouddhiste pour toute loi.

Selon les rapports du Karen Human Rights Group de l’époque, les choses tournent très différemment. Les soldats de la DKBA en réalité forcent les déplacés de guerre à venir s’installer à Myaing Kyi Ngu. Le village grossit artificiellement. Les nombreux postes de contrôle qui l’entourent laissent passer les entrants, mais empêchent surtout les gens de partir. Le rêve militaro-religieux du moine Thuzana se révèle un cauchemar dont on ne sort pas vivant.

Ici, on vit grassement lorsque l’on fait partie de la famille d’un membre de la DKBA. Pour les autres, rations de riz, de sel, soins médicaux et infrastructures sont insuffisantes. Il faut payer cher le bois de construction aux miliciens et les villageois sont peu nombreux à pouvoir se le permettre. Dans les écoles, on ne peut apprendre le karen ni le parler, le birman est obligatoire.

Dans ce lieu inédit et couvé par l’armée birmane, une bizarre fiction pro-junte et anti-rebelle se joue sous couvert d’affinités bouddhistes. L’alphabet birman devient obligatoire pour le langage karen, au détriment d’un autre alphabet développé par les missionnaires chrétiens au XIXème, qui avaient fait des Karen l’ethnie la plus éduquée du pays. Les Chrétiens se convertissent, les villageois sont forcés à construire des pagodes.

Toutes les maisons son décorées d’un calendrier karen-birman, illustré d’une photo grand format de U Thuzana. Pour les villageois, il fait office de talisman protecteur car il permet de convaincre les soldats de la DKBA de l’admiration portée à leur chef.

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Le fleuve Salween a longtemps été la ligne de démarcation entre territoires rebelles et territoires de l’armée. photo M Baudey

Pour ceux qui pourront s’échapper, difficile de retourner dans les camps de la frontière thaïlandaise sans attirer la méfiance de la KNU. Car la DKBA envoie souvent de faux réfugiés semer le trouble et saboter les camps. En 1996, environ 600 personnes en condition de sous-nutrition ont été retrouvées par la KNU après avoir fui Myaing Kyi Ngu. Des centaines de familles, sans possibilité de retourner aux camps de la frontière, ont été ainsi contraintes de vivre cachées dans la jungle alentour, no man’s land où le conflit pouvait éclater à tout moment. Le projet Myaing Kyi Ngu semblait déjà se fissurer, tandis que l’armée birmane retirait doucement son soutien et les vivres aux populations « accueillies » par la DKBA.

Épilogue

Tout ceci n’est qu’un épisode parmi d’autres – celui d’un magistral délire d’assimilation identitaire et religieuse – de la scission des rebellions orchestrée par les généraux de la junte. Aujourd’hui Myaing Kyi Ngu dort dans la fraîcheur boueuse de la rivière Salween, et oublieux de ses origines, le village n’en représente pas moins toujours un lieu où se mêlent présence militaire insistante et bouddhisme prosélyte.

En 2009, la DKBA, alliée plus ou moins versatile de l’armée birmane s’est dissoute dans la création d’une Border Guard Force. Les BGF sont la version contemporaine des KKY, dont l’existence est formalisée par la constitution de 2008. Désormais, les milices ainsi formées ne sont plus laissées à elles-mêmes, mais opèrent directement comme une partie des forces armées birmanes. Sur le terrain, elles sont aussi détestées par les populations que les milices d’antan. Les BGF se font justice elles-mêmes et profitent du clientélisme des élites économiques militaires pour s’enrichir.

Depuis 2015, la BGF formée d’anciens de la DKBA et assistée par l’armée est entrée en conflit avec ses anciens camarades, qui de leur côté ont refondé la DKBA sous une nouvelle forme. En octobre 2016, la BGF a fièrement annoncé avoir repris toutes les positions de la faction de la DKBA au nord-est de Myaing Kyi Ngu, repoussant leurs anciens frères d’armes à la frontière thaïlandaise. Myaing Kyi Ngu est aujourd’hui entre les mains de la BGF. Mais U Thuzana, toujours leader spirituel du monastère de la ville, mais désormais septuagénaire, reste le leader officieux de la DKBA, respecté et écouté par les deux parties, qu’il y a peu on pouvait encore croiser à festoyer ensemble.

C’est encore le moine qui après un début d’année à construire des pagodes devant des églises et des mosquées en pays karen, a organisé avec l’armée le déplacement des populations des zones de conflits. Plusieurs milliers de villageois sont encore hébergés au monastère de Myaing Kyi Ngu, avec l’appui logistique de l’armée, quelque chose qui rappelle les années fastes du moine.

Pour les organisations de la société civile comme pour beaucoup de villageois, le conflit qui secoue actuellement l’État Karen en plein cessez-le-feu n’a aucun sens. Habilement téléguidé par l’armée et son moine d’ami, il fait place nette dans une zone stratégique pour les intérêts économiques de l’armée. La route d’accès au lieu du projet controversé de barrage de Hatgyi est dans les parages.

Matthieu Baudey

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Nous sommes des forçats de l’info

Après avoir été contrainte de rentrer en France pour cause de maladie je suis de nouveau au Myanmar, mon pays d’adoption chéri depuis deux ans, où j’exerce le fantastique métier de journaliste pigiste. Oui, mais.

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Un journaliste, c’est d’abord des bons outils.

Nous sommes des forçats de l’info. De retour à Yangon depuis peu, je me retrouve de nouveau face à l’une des nos principales difficultés au Myanmar, le logement. Nous ne restons jamais longtemps au même endroit et comme beaucoup de confrères nous logeons où nous pouvons, chez des copains ou en guesthouse. Le plus souvent en guesthouse car il est toujours illégal de loger des étrangers chez soi au Myanmar.

Dans un sursaut d’orgueil pour nous extraire des guesthouses immondes et hors de prix du centre historique de la capitale économique, j’ai parcouru les internets pour voir si quelqu’un ne conseillait pas quelque chose en particulier. C’est comme ça que j’avais trouvé la Mahabandoola guesthouse il y a un an, quand j’avais dû rester seule à Yangon pendant quinze jours. Je ne voulais pas payer beaucoup alors 6 $ la nuit ça me semblait déjà trop mais c’est le moins cher qu’on peut trouver à Yangon (difficile de se débarrasser de l’influence des prix thaïlandais où pour 200 bahts la nuit on a une chambre trois, quatre fois plus confortable).

J’y ai donc logé deux semaines. Puis plus tard nous y avons logé à deux et je me suis rendue compte de tout ce que je m’étais fait subir… Cafards, saleté (ne jamais regarder sous le lit, jamais), pas de fenêtre (je trouvais ça bien l’absence de fenêtre, j’entendais pas les klaxons comme ça), chambre minuscule, aucun rangement, une seule prise, pas Internet, WC et salle de bain dégueulasses à partager et du papier de verre en guise de PQ, pas d’eau chaude etc etc. Aucun espace avec ne serait-ce qu’une table et une chaise, comment travailler dans ces conditions ?

La dernière guesthouse testée, j’y ai des souvenirs de parasites intestinaux, donc ça ne me disait trop rien d’y retourner, j’avais quand même agonisé deux semaines là-bas avant qu’on se décide à rentrer en France parce que je ne guérissais pas et que j’avais beaucoup maigri. Quand je ferme les yeux, j’ai encore des flashs du gros veilleur de nuit de l’immeuble qui montait se soulager à la guesthouse et laissait les toilettes communes dans un état lamentable, trempées au mieux de flotte et de pisse, alors que je passais pratiquement ma vie là-bas. J’essaie toujours de refouler ces moments.

J’ai trouvé un deal sur Internet, une chambre avec des commodités extraordinaires comme la salle de bain et les toilettes incluses, l’eau chaude, un réceptionniste 24h/24 ce qui permet de ne pas devoir rentrer avant 21h sous peine de devoir sonner et réveiller un gosse pour nous ouvrir (du vécu, notre article sur le travail des enfants est en cours de réalisation d’ailleurs, si un rédac chef passe par là…). Le rêve. Le luxe absolu. Une chambre à 12$ pour deux au lieu de 40, mes aïeux ! Bon, ok, le quartier est loin du centre dynamique de Yangon. L’hôtel est en travaux la journée, ce qui explique le prix cassé. Le WiFi est pourri mais ça c’est partout en Birmanie. C’est un hôtel pour Chinois, tout est en chinois au lieu de l’anglais, les prises électriques sont chinoises, les clients sont des hommes d’affaire chinois et il y a quatre chaînes de télé, en chinois. L’hôtel n’a pas d’ascenseur alors qu’au premier étage se trouve le siège social d’une compagnie qui vend des ascenseurs mais je ne suis plus à un paradoxe près.

Les gens ne le savent peut-être pas mais se loger au Myanmar, pour un étranger, ce n’est pas évident. Avec l’ouverture du pays, il y a eu un appel d’air, des touristes et des hommes d’affaire se sont engouffrés dans la brèche, le pays s’est magné pour avoir les infrastructures et ça a donné ça. Des chambres hors de prix et un confort minimal. La clim’, mais des cafards. Un gamin de 12 ans qui porte votre sac à dos ce qui vous met très mal à l’aise et une chambre de 3m² sale et bruyante à 20 ou 30 $ la nuit. Des gens qui crient dans les couloirs dès 6 heures du matin (ouais et encore, c’est tard, c’est parce que Yangon c’est des citadins ils font la grasse mat’, dans la cambrousse ils se mettent à chanter dès 5 heures les gens).

Dans l’ensemble, depuis deux ans que je fais ça, j’ai compris qu’on s’habitue à tout, je sais faire la part des choses, je sais que la plupart des habitants de ce pays aimeraient bien avoir déjà ce confort-là. Mais ce qui est gênant ce sont les prix et l’impression que les autorités et l’industrie du tourisme se magnent de faire cracher un max de fric aux visiteurs étrangers avant que la manne ne s’épuise, on ne sait jamais. Pour les solutions alternatives, sachant qu’il est toujours illégal pour les locaux d’accueillir des étrangers sous leur toit, il n’y a que des expats (et des hôtels !!!) sur Air BnB. Les hôtels ont souvent un lien avec les militaires, d’autant plus ceux qui existaient déjà avant 2014, à l’époque, pour avoir la licence « accueil des étrangers » il fallait avoir de l’argent et des copains haut placés. Quant à payer un loyer mensuel, je n’ai pas 800 $ à mettre dedans et on ne reste jamais plus de quelques semaines au même endroit.

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Et en plus il pleut à Yangon, rien ne va plus.

Là où je veux en venir, c’est que je sais qu’on l’a choisi, tout ça. J’aurais pu rester en France et à ma sortie de l’école de journalisme, travailler à Paris pour la presse nationale ou chez moi, en Bourgogne ou Franche-Comté pour la presse locale, voire démarrer une carrière de freelance en France. Mais non, pour le moment je n’en ai pas envie, je préfère faire maintenant ce que je ne pourrai peut-être plus faire plus tard, vivre une vie aventureuse, inconfortable et instable mais où je ne m’ennuie pas. Ne faire que les sujets qui m’intéressent (et galérer pour les vendre après, j’en conviens).

Finalement, de quoi je me plains ? Parfois, c’est fatigant. Produire des reportages de qualité prend du temps (et de l’argent vu le prix du logement !!) et pas mal d’énergie. Ce que nous rapporte le reportage ne suffit pas à rentrer dans nos frais, la plupart du temps. Sans la presse birmane, on serait morts de faim depuis longtemps (des bisous au Myanmar Times). Les médias français nous paient au lance-pierre et on t’envoie chier quand il y a un gros événement dans le pays parce que les journaux préfèrent envoyer leurs reporters (et les loger dans des hôtels hors de prix) alors qu’ils ne connaissent pas grand-chose sur le pays. Les gars sont gonflés en plus, ils viennent te voir pour que tu sois leur fixeur…

En 2009, l’émission Échappées belles est venue tourner en Thaïlande et s’est servi de moi, dont la carrière journalistique était balbutiante, comme fixeuse. Toute heureuse qu’on me considère comme une consœur, j’ai travaillé gratuitement, sans savoir que normalement ce genre de boulot était rémunéré, je ne connaissais même pas le terme fixeur et ils se sont bien gardé de m’en parler, merci pour moi. Je pense toujours à ce cameraman qui en passant devant un portrait du roi de Thaïlande, l’avait montré du doigt en riant fort et en s’exclamant qu’il avait un truc qui sortait du nez. J’avais dû lui expliquer qu’en Thaïlande, avec le crime de lèse-majesté et tout, c’était pas très malin de faire ça et le gars est tombé des nues.

Et moi, je me casse le cul à apprendre la langue (enfin des rudiments au moins), à emmagasiner tout un tas de trucs et à lire la presse locale bien avant de mettre les pieds dans un pays… (même quand je pars seulement en vacances d’ailleurs). La question, c’est, finalement, est-ce qu’on s’y prend comme des gros manches ? Est-ce qu’on est nuls, comme journalistes, en fait ? Ce matin, j’ai vu sur un groupe Facebook local le message d’une Américaine travaillant pour une ONG qui lutte contre le trafic d’êtres humains au Myanmar qui revendait un canapé à 800 000 kyats, soit 650 $, une petite fortune. Nous, aujourd’hui, on a fait 10 km à travers Yangon la crasseuse pour éviter de prendre un taxi à 4000 kyats, soit 3 $ (ouais, on mange presque deux repas pour ce prix-là donc bon) et peut-être un peu pour évacuer l’huile qu’on ingurgite avec la nourriture (avec le riz, l’ail et le piment, c’est un peu la base de l’alimentation à Yangon, l’huile).

Le but de cette marche forcée était de récupérer notre salaire durement gagné, à savoir 100 $ pour le portrait d’un artiste dans un magazine local. Voilà. 100 $. Cinq nuits en guesthouse à Yangon en gros. Sans manger et sans boire, ça passe.

Je sais qu’on l’a choisi tout ça. Au jour le jour, ça a beau être la seule vie qui me convienne pour l’instant (oui je change d’avis régulièrement, en ce moment j’hésite entre l’élevage de chèvres et devenir auteure de polars à succès). Mais oui, c’est dur et il faut avoir un sacré mental une fois toutes les difficultés quotidiennes surmontées pour encore se taper les réponses (quand ils répondent) des rédacs chef sur tel ou tel sujet qui n’est pas assez « feel good » pour le lectorat (pour info, le synopsis portait sur une mine de charbon qui provoque des cancers chez les habitants du coin, donc non, pas très feel good c’est sûr) et que la Chine qui exploite les ressources naturelles d’un pays, on voit déjà ça en Afrique donc nan merci, votre sujet c’est du réchauffé.

Et de l’autre côté du miroir, c’est dur de voir l’argent des NGOs et particulièrement des INGOs passer dans des frais de fonctionnement pour financer de gros 4×4 et la petite vie dorée des « on s’éclate entre expats » du coin, qui vont du coup se payer des bières à 4 $ à l’Institut Français (et des canapés à 650 $ !!!). Ouais, et c’est facile d’arriver propre à une soirée quand on a l’eau chaude et la clim et qu’on n’a pas à trimballer un sac de douze kilos de guesthouse en guesthouse, dans les bus de nuits et à l’arrière des pick-ups.

Pour revenir au sujet de départ, dans ces conditions, faut pas s’étonner que les news internationales qu’on lit en France, ce soit de la merde. Nous, on fait ce qu’on peut et on vit comme des crève-la-dalle, à négocier le prix d’une photo à 30 €, à se faire payer en droits d’auteur ou en auto-entrepreneurs plutôt qu’en fiches de salaires. Pourtant il y a un réseau fantastique de journalistes, qui vivent sur place et ont acquis des connaissances de leur pays d’adoption qu’il vaudrait le coup de mettre en valeur, pour avoir une information de qualité, des vrais reportages et des vrais interviews, pas des résumés de rapports d’ONG et des communiqués de presse. Nous, on prend le temps de faire les choses bien. Le rapport qu’on a avec le sujet est différent, en général on le mûrit depuis longtemps, on a les bons contacts et on a appris à être là au bon moment parce qu’on comprend un peu mieux le pays. Alors oui, peut-être qu’on perd un peu le lien avec les attentes du lectorat, mais je n’en suis pas si sûre. Les lecteurs servent souvent de prétexte aux rédactions pour publier des sujets racoleurs.

Le jour où tout le monde aura compris que quand il faut faire des coupes budgétaires parce que la presse va mal, c’est pas sur les pigistes qu’il faut taper en premier, le journalisme s’en portera beaucoup mieux. Je retourne à mes groupes armés, mes cessez-le-feu et mes champs d’opium et si les sujets que j’en tire n’intéressent personne, je m’en fous, tant pis pour vous, je me serai fait des nouveaux copains, j’aurai des trucs à raconter et c’est déjà ça.

Carole Oudot

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