Des choses bizarres en Birmanie : écotourisme et conflit armé

Il se passe des choses bizarres en Birmanie. On peut y être témoin de mutations surprenantes. Quand on s’approche des frontières, les mixtures peuvent être encore plus inédites.

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Touriste-bénévole et soldat en patrouille.

De Mae Sot, ville thaïlandaise de la province de Tak, à la frontière avec la Birmanie, il suffit de s’engager sur la route nord. Sur plus de 150 kilomètres, la route sinue à travers les massifs de jungle, suit un relief rugueux mais jamais ne cesse de longer la frontière avec la Birmanie, marquée par la rivière Moei. Assis à l’arrière d’un pick-up de transport collectif, il est facile de laisser errer son regard de l’autre coté. Là-bas, pas de route. Un vaste horizon de collines boisées, quelques habitations en bambou. Pas de pont entre les deux nations : le seul est situé entre Mae Sot et Myawaddy et est écrasé par des files de camions toute la journée. Ici le territoire d’en face n’a à offrir que du néant, du néant et une mesure de déforestation par-ci par-là. La zone est dépeuplée. Ses anciens habitants sont passés du côté thaïlandais depuis des décennies. Ils vivent désormais largement entassés dans les cahutes étroites du camp de réfugiés de Mae La, à une cinquantaine de kilomètres de Mae Sot – le long de la rivière.

La plus ancienne des guerres civiles

 
Des décennies de conflits armés entre l’insurrection Karen et la dictature birmane les ont poussés ici, où ils vivent piégés sans espoir de retour concret, ni perspectives hors du camp. C’est en 1947 que la rébellion Karen a débuté. La Karen National Union fut fondée en 1947 afin de revendiquer l’indépendance alors que les négociations entre Britanniques et Birmans penchaient vers une intégration de facto des pays Karen à la nouvelle nation birmane.

Après le coup d’État militaire de 1962 du général Ne Win, les mouvements d’insurrection ethnique ont pris dans toutes les régions périphériques du pays. Profitant de sa position près de la frontière thaïlandaise, la Karen National Union s’est renforcée jusqu’à être capable de mettre en place sa propre administration, basée sur le contrôle des territoires qu’elle réussit longtemps à préserver des offensives de l’armée birmane. Pendant plus de 30 ans, la petite largeur de la Moei a été un nœud commercial florissant : un point de passage majeur des produits de contrebande thaïlandais à destination du marché noir de la dictature birmane. Largement tolérée par les autorités thaïlandaises pour son rôle de « tampon » face à un régime suspect, la KNU a rempli ses coffres et armé ses troupes grâce aux taxes levées sur ce commerce prospère. Affaiblie par des scissions largement exploitées par l’armée birmane dans les années 90 et 2000, la puissance militaire Karen a fini par s’effriter. La contrebande a diminué au profit de liens commerciaux désormais officiels entre les deux pays. Les camions défilent sur le « pont de l’amitié » qui relie Mae Sot à Myawaddy. Les leaders de la KNU ont signé en 2015 un accord de cessez-le-feu national. Il marque un gel des hostilités, sans résoudre les racines politiques du conflit ethnique.

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La rivière Moei, frontière naturelle entre la Thaïlande et la Birmanie

La zone contrôlée par le KNU a bien rétréci. Mais la bande de terre de l’autre côté de la Moei en fait encore partie. Les avant-postes de la Karen National Liberation Army sont distribués sur la rive ouest, on pourrait presque les apercevoir depuis la route en Thaïlande. Dans cette jungle montagneuse isolée, les tactiques de guérilla ont fait leurs preuves. L’armée birmane n’a jamais contrôlé autre chose que les villes et les axes routiers. Là où les frictions du terrain jouent à plein, difficile pour un pouvoir territorialisé de se déployer. Les insurgés mobiles dans un environnement hostile mais apprivoisé, attaquent et disparaissent. Mais la situation est calme depuis longtemps dans la zone de la Moei. Les troupes birmanes sont loin. La Thaïlande elle, si proche, assure une zone sanctuaire où la KNU a depuis longtemps pris ses aises.

Mi-parti

Après avoir passé le camp de réfugiés de Mae La, la route est fragmentée par de nombreux check-point de la police des frontières thaïlandaise. Un flic trop souriant garde l’œil sur les étrangers qui rôdent dans le coin. Et puis c’est fini. « On est tranquille, la police ne vient pas jusqu’ici, il n’y a rien à craindre. » Un genre d’angle mort issu d’un vieil accord tacite. Passé un certain point, la police ne s’intéresse plus à la frontière et à ce qu’il s’y passe. On glisse doucement, sans le réaliser vraiment, dans le mi-parti Karen, ni en Thaïlande, ni tout à fait en Birmanie. Il suffit de repérer la borne kilométrique, de trouver la bonne piste qui mène à la rivière. Le général Ner Dah quitte son 4×4 flambant neuf immatriculé en Thaïlande et s’avance vers l’eau. En face, dans les arbres, quelque chose bouge. On fait signe, on siffle. Si l’on est attendu, une barque vient nous chercher. Cette traversée, des contrebandiers l’ont faite pendant des années. Ils amenaient pierres précieuses, bois et antiquités de Birmanie et retournaient leurs mules chargées de produits manufacturés thaïlandais. La Moei était alors criblée de douanes de la KNU. La pratique n’a pas disparu mais son ampleur a beaucoup réduit. Sur l’autre rive, c’est le Kawthoolei, les restes de la zone « libérée » Karen.

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Le général Ner Dah, chef d’état-major de la Karen National Defence Organisation (KNDO), force originelle de la KNU, grimpe sur la berge et ses soldats l’accueillent. Cet endroit situé à un jet de pierre de la Thaïlande est le camp de base de la KNDO. Adossé à la montagne, il est tourné vers la rivière et regarde d’abord son voisin développé. C’est de là que le camp reçoit ses modestes approvisionnements. Le camp n’est composé que de quelques maisons en bois éparpillées sur un large terre-plein coincé entre la rivière et une haute falaise. Quelques postes de garde, une école, un grand terrain pour les manœuvres et les matchs de foot. Un village débranché de tout réseau, qui ne tient qu’à lui même et à ce que peut lui fournir le contenu d’une petite barque – en même temps qu’une base militaire. Les drapeaux Karen flottent au niveau des arbres, quelques soldats patrouillent sur les sentiers du camp. On est nulle part, sur aucune carte. Pas de réseau téléphonique, pas d’électricité. Dans le dos du camp, des centaines de kilomètres de jungle hantée par le conflit et les mines anti-personnelles. Des jours et des jours de marche, des passes, des crêtes et des combes, de quoi occuper les soldats Karen dans d’interminables rotations de patrouilles. Environ 300 personnes, les familles des soldats, vivent là depuis que le camp a été installé il y a trois ans.

Ner Dah n’a sous son autorité qu’une vingtaine d’hommes au camp, la plupart étant affectés ailleurs. La KNDO sert de relais local à travers les districts d’implantation des

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Ner Dah Bo Mya, chef d’état-major de la KNDO.

insurgés. La base de la KNDO, posée loin des affaires du processus de paix en Birmanie, ne fait pas de politique et suit simplement les ordres du comité central de la KNU. Ner Dah est le fils du général Bo Mya, leader incontesté de la KNU pendant ses heures de gloires, de 1976 à 2000. Aujourd’hui placardé dans les vestiges militaires de la guérilla Karen, son discours est très éloigné de celui des élites du comité exécutif, devenus très proches de la junte birmane, à force de clientélisme et d’intérêts commerciaux excités. « Nous avons été battu à la table des négociations. Nos chefs ont été piégés par les discours, par l’atmosphère, les cadeaux. » explique Ner Dah. Alors que la KNU a signé la paix, les conflits continuent dans l’État Karen entre milices et armée birmane. Puis il y a la question de l’exploitation des ressources naturelles. À chaque cessez-le-feu, il est temps pour les entreprises possédées par l’armée de se ruer sur les bonnes affaires. Les chefs de groupes armés profitent des miettes, tandis que les populations, jamais consultées, en font les frais. Ner Dah, son béret sur la tête, une moue solennelle là-dessous, reste pessimiste. « On reprendra les armes, s’il le faut. »

Mélange des genres
L’insurrection des bases arrière marine dans un espace soumis à de multiples influences. Depuis les années 90, l’accueil des réfugiés Karen s’est organisé à la frontière thaïlandaise. Le Haut Conseil des réfugiés aux Nations Unies y a mis du sien, aidé par le gouvernement thaïlandais qui pendant plus de dix ans a validé le statut de réfugiés des Karen, avant de se rebiffer dans les années 2000. Les ONGs ont inondé le secteur pour fournir tous les services indispensables. Aujourd’hui, les camps de réfugiés sont pour la jeunesse Karen, Shan, Kachin et pour tous les autres groupes ethniques de Birmanie, le meilleur moyen d’avoir accès à une éducation. Mae Sot est devenu une plate-forme d’aide aux réfugiés aussi encourageante que désespérante, où se mêlent organisations à taille humaine et concrètes et structures douteuses de bénévolat à peu près inutiles et trop lucratives. La communauté Karen n’a pas tardé a fusionner à cet univers, au risque que s’y confondent intérêt politique de l’insurrection et engagement humanitaire. Les organisations internationales ont tôt fait de légitimer les aspirations des chefs Karen – bon an mal an – dans la mesure où elles s’en sont servies comme relais au lieu d’offrir une aide plus ciblée. Ainsi Ner Dah est autant activiste qu’homme d’armes. Ces soldats et lui participent à de nombreuses formations sur la résolution de conflit, à un effort d’aide au développement de leur communauté. La KNDO est signataire de la Convention de Genève, quand l’armée birmane torture encore ses prisonniers. Le rôle de soldat rebelle se mêle à celui de militant de la démocratie et ferait presque oublier le conflit d’intérêt qui peut toujours s’installer entre une force armée et des aidants humanitaires.

Le camp de la KNDO : réduit flou entre deux souverainetés politiques, au milieu des amertumes d’un conflit qui s’éternise. Mais aussi autre chose. Une colonie de vacances. Le camp de la KNDO, faction historique de l’insurrection Karen commencée en 1947, c’est aussi comme un haut lieu du tourisme local. Dans le pick-up collectif (toujours le même) qui passe en Thaïlande le long de la Moei, il n’est pas rare de se trouver assis entre une réfugiée et un jeune barbu en sandales et débardeur, ou une américaine-pantalon large aux motifs d’éléphants. Ce n’est pas un hasard, juste de l’improbable actualisé. Difficile de comprendre où ils vont au premier coup d’œil, et eux le savent rarement. Il s’agit de repérer la borne kilométrique et la fameuse piste. Rapidement, ils auront traîné leurs guêtres et leur guitare jusqu’à l’autre coté de la frontière, puis jusqu’au camp. Gentils « backpackers » équipés en bonnes intentions, ils auront le plus naturellement du monde passé une frontière illégalement.

Joyeux campeurs
Dans le village-camp de la KNDO, se trouve une médecin allemande. Mariée puis divorcée d’un soldat Karen, elle est implantée dans la région depuis un bout de temps. Pour se faire un toit dans ce village aux infrastructures limitées, elle n’a pas manqué de jugeote. Elle a posté une annonce de Workaway en ligne. De quoi trouver de la main d’œuvre gratuite et motivée pour faire des briques de terre et construire sa maison. Workaway : réseau mondial de mise en relation de voyageurs prêts à donner un coup de main avec des hôtes ayant besoin d’aide pour des activités. Et c’est ainsi qu’à l’arrivée au camp de la KNDO, on est vite surpris par la présence d’une jeune française, d’une américaine et d’un néo-zélandais avec son fils de cinq ans.

Logés et nourris par la KNDO, ils sont hébergés dans une maison sur pilotis et jouissent d’une expérience de dépouillement extrême dans la proximité des soldats et des manœuvres militaires de routine. Tout heureux de leurs vacances aussi altruistes qu’authentiques, les bénévoles travaillent une poignée d’heures par jour cinq jours par semaine, puis repartent après une semaine ou deux vers d’autres horizons. Plus ou moins conscients de la réalité du conflit armé, les bénévoles insistent sur le fait qu’ils sont dans un « village ». C’est vrai, il y a des enfants, des vieillards, mais aussi des éclopés et des jeunes gens fiers de leur M-16. L’aspect village, c’est ainsi que leur a malicieusement été présentée la situation. Venus vacances, ils ont donc atterri sans transition au milieu de quelque chose que leurs préoccupations ne leur permettent pas d’appréhender entièrement. Dans leur comportement, assez peu d’étonnement et sans doute beaucoup de confusion. Ils ont pris une voie trop fluide, trop facile, à travers la Thaïlande touristique, pour être capables d’appréhender l’étrangeté de leur point de chute. De la même manière qu’ils n’ont de prime abord pas réalisé qu’ils passaient en douce une frontière vers une zone qui, du point de vue du gouvernement birman, a le statut de zone noire fermée aux étrangers.

Deux strates

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Le soir, quand le général Ner Dah est de passage, tout le monde mange ensemble. Le commandant blague dans un très bon anglais, ravi d’avoir ses convives qu’il chouchoute. Et il n’est pas tellement question de politique. Après tout, ils ne sont là que pour faire des briques de terre. Dans l’obscurité paisible du camp à la nuit tombée, le commandant et ses invités s’installent pour un thé. La guitare passe entre les invités. On interprète des chansons folks américaines, tout le monde rit et discute, perdus entre la légèreté de la musique et un idéalisme indécrottable. Et le commandant n’est pas le dernier. « À l’avenir je voudrais qu’on agrandisse le bâtiment d’accueil des bénévoles. Et puis on ouvrirait un coffee-shop bio. Et j’adorerais qu’on organise des balades à cheval dans les collines. » Le coin n’en est pas encore là, mais la KNDO fait une drôle d’interface. Et on n’en finit plus d’essayer de combler l’immense fossé d’absurde béant entre ces deux strates de la réalité. Un bonhomme solennel et docile, occupé d’un passé douloureux, de trahisons et d’exil. Une jeunesse en short, de la joie de vivre plein les moustaches et l’amour « ready made» du prochain en bandoulière.

À l’âge des espaces contrôlés et intégrés – subsistent encore aux marges de la Birmanie des zones de dégradé, indétermination politique. Elles sont comme les héritières des marges des mandala, ces royaumes asiatiques pré-coloniaux dont le rayon d’influence s’effilochait à mesure qu’on s’éloignait du centre. Au prix d’un malentendu incroyable, d’un recoupement audacieux des intérêts sur un espace hors contrôle, les tentacules doux du tourisme auront atteint un point inédit. Pas le plus délétère mais pas le plus éclairé – l’étrange phénomène rattrape la région avant la paix, avant même qu’une population soit disponible pour en être un acteur et soit susceptible de s’en approprier les bénéfices.

Matthieu Baudey

Ressources :

  • Interview de Ner Dah sur Burmalink.
  • Ashley South, Ethnic Politics in Burma : states of conflict.

 

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