Nous sommes des forçats de l’info

Après avoir été contrainte de rentrer en France pour cause de maladie je suis de nouveau au Myanmar, mon pays d’adoption chéri depuis deux ans, où j’exerce le fantastique métier de journaliste pigiste. Oui, mais.

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Un journaliste, c’est d’abord des bons outils.

Nous sommes des forçats de l’info. De retour à Yangon depuis peu, je me retrouve de nouveau face à l’une des nos principales difficultés au Myanmar, le logement. Nous ne restons jamais longtemps au même endroit et comme beaucoup de confrères nous logeons où nous pouvons, chez des copains ou en guesthouse. Le plus souvent en guesthouse car il est toujours illégal de loger des étrangers chez soi au Myanmar.

Dans un sursaut d’orgueil pour nous extraire des guesthouses immondes et hors de prix du centre historique de la capitale économique, j’ai parcouru les internets pour voir si quelqu’un ne conseillait pas quelque chose en particulier. C’est comme ça que j’avais trouvé la Mahabandoola guesthouse il y a un an, quand j’avais dû rester seule à Yangon pendant quinze jours. Je ne voulais pas payer beaucoup alors 6 $ la nuit ça me semblait déjà trop mais c’est le moins cher qu’on peut trouver à Yangon (difficile de se débarrasser de l’influence des prix thaïlandais où pour 200 bahts la nuit on a une chambre trois, quatre fois plus confortable).

J’y ai donc logé deux semaines. Puis plus tard nous y avons logé à deux et je me suis rendue compte de tout ce que je m’étais fait subir… Cafards, saleté (ne jamais regarder sous le lit, jamais), pas de fenêtre (je trouvais ça bien l’absence de fenêtre, j’entendais pas les klaxons comme ça), chambre minuscule, aucun rangement, une seule prise, pas Internet, WC et salle de bain dégueulasses à partager et du papier de verre en guise de PQ, pas d’eau chaude etc etc. Aucun espace avec ne serait-ce qu’une table et une chaise, comment travailler dans ces conditions ?

La dernière guesthouse testée, j’y ai des souvenirs de parasites intestinaux, donc ça ne me disait trop rien d’y retourner, j’avais quand même agonisé deux semaines là-bas avant qu’on se décide à rentrer en France parce que je ne guérissais pas et que j’avais beaucoup maigri. Quand je ferme les yeux, j’ai encore des flashs du gros veilleur de nuit de l’immeuble qui montait se soulager à la guesthouse et laissait les toilettes communes dans un état lamentable, trempées au mieux de flotte et de pisse, alors que je passais pratiquement ma vie là-bas. J’essaie toujours de refouler ces moments.

J’ai trouvé un deal sur Internet, une chambre avec des commodités extraordinaires comme la salle de bain et les toilettes incluses, l’eau chaude, un réceptionniste 24h/24 ce qui permet de ne pas devoir rentrer avant 21h sous peine de devoir sonner et réveiller un gosse pour nous ouvrir (du vécu, notre article sur le travail des enfants est en cours de réalisation d’ailleurs, si un rédac chef passe par là…). Le rêve. Le luxe absolu. Une chambre à 12$ pour deux au lieu de 40, mes aïeux ! Bon, ok, le quartier est loin du centre dynamique de Yangon. L’hôtel est en travaux la journée, ce qui explique le prix cassé. Le WiFi est pourri mais ça c’est partout en Birmanie. C’est un hôtel pour Chinois, tout est en chinois au lieu de l’anglais, les prises électriques sont chinoises, les clients sont des hommes d’affaire chinois et il y a quatre chaînes de télé, en chinois. L’hôtel n’a pas d’ascenseur alors qu’au premier étage se trouve le siège social d’une compagnie qui vend des ascenseurs mais je ne suis plus à un paradoxe près.

Les gens ne le savent peut-être pas mais se loger au Myanmar, pour un étranger, ce n’est pas évident. Avec l’ouverture du pays, il y a eu un appel d’air, des touristes et des hommes d’affaire se sont engouffrés dans la brèche, le pays s’est magné pour avoir les infrastructures et ça a donné ça. Des chambres hors de prix et un confort minimal. La clim’, mais des cafards. Un gamin de 12 ans qui porte votre sac à dos ce qui vous met très mal à l’aise et une chambre de 3m² sale et bruyante à 20 ou 30 $ la nuit. Des gens qui crient dans les couloirs dès 6 heures du matin (ouais et encore, c’est tard, c’est parce que Yangon c’est des citadins ils font la grasse mat’, dans la cambrousse ils se mettent à chanter dès 5 heures les gens).

Dans l’ensemble, depuis deux ans que je fais ça, j’ai compris qu’on s’habitue à tout, je sais faire la part des choses, je sais que la plupart des habitants de ce pays aimeraient bien avoir déjà ce confort-là. Mais ce qui est gênant ce sont les prix et l’impression que les autorités et l’industrie du tourisme se magnent de faire cracher un max de fric aux visiteurs étrangers avant que la manne ne s’épuise, on ne sait jamais. Pour les solutions alternatives, sachant qu’il est toujours illégal pour les locaux d’accueillir des étrangers sous leur toit, il n’y a que des expats (et des hôtels !!!) sur Air BnB. Les hôtels ont souvent un lien avec les militaires, d’autant plus ceux qui existaient déjà avant 2014, à l’époque, pour avoir la licence « accueil des étrangers » il fallait avoir de l’argent et des copains haut placés. Quant à payer un loyer mensuel, je n’ai pas 800 $ à mettre dedans et on ne reste jamais plus de quelques semaines au même endroit.

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Et en plus il pleut à Yangon, rien ne va plus.

Là où je veux en venir, c’est que je sais qu’on l’a choisi, tout ça. J’aurais pu rester en France et à ma sortie de l’école de journalisme, travailler à Paris pour la presse nationale ou chez moi, en Bourgogne ou Franche-Comté pour la presse locale, voire démarrer une carrière de freelance en France. Mais non, pour le moment je n’en ai pas envie, je préfère faire maintenant ce que je ne pourrai peut-être plus faire plus tard, vivre une vie aventureuse, inconfortable et instable mais où je ne m’ennuie pas. Ne faire que les sujets qui m’intéressent (et galérer pour les vendre après, j’en conviens).

Finalement, de quoi je me plains ? Parfois, c’est fatigant. Produire des reportages de qualité prend du temps (et de l’argent vu le prix du logement !!) et pas mal d’énergie. Ce que nous rapporte le reportage ne suffit pas à rentrer dans nos frais, la plupart du temps. Sans la presse birmane, on serait morts de faim depuis longtemps (des bisous au Myanmar Times). Les médias français nous paient au lance-pierre et on t’envoie chier quand il y a un gros événement dans le pays parce que les journaux préfèrent envoyer leurs reporters (et les loger dans des hôtels hors de prix) alors qu’ils ne connaissent pas grand-chose sur le pays. Les gars sont gonflés en plus, ils viennent te voir pour que tu sois leur fixeur…

En 2009, l’émission Échappées belles est venue tourner en Thaïlande et s’est servi de moi, dont la carrière journalistique était balbutiante, comme fixeuse. Toute heureuse qu’on me considère comme une consœur, j’ai travaillé gratuitement, sans savoir que normalement ce genre de boulot était rémunéré, je ne connaissais même pas le terme fixeur et ils se sont bien gardé de m’en parler, merci pour moi. Je pense toujours à ce cameraman qui en passant devant un portrait du roi de Thaïlande, l’avait montré du doigt en riant fort et en s’exclamant qu’il avait un truc qui sortait du nez. J’avais dû lui expliquer qu’en Thaïlande, avec le crime de lèse-majesté et tout, c’était pas très malin de faire ça et le gars est tombé des nues.

Et moi, je me casse le cul à apprendre la langue (enfin des rudiments au moins), à emmagasiner tout un tas de trucs et à lire la presse locale bien avant de mettre les pieds dans un pays… (même quand je pars seulement en vacances d’ailleurs). La question, c’est, finalement, est-ce qu’on s’y prend comme des gros manches ? Est-ce qu’on est nuls, comme journalistes, en fait ? Ce matin, j’ai vu sur un groupe Facebook local le message d’une Américaine travaillant pour une ONG qui lutte contre le trafic d’êtres humains au Myanmar qui revendait un canapé à 800 000 kyats, soit 650 $, une petite fortune. Nous, aujourd’hui, on a fait 10 km à travers Yangon la crasseuse pour éviter de prendre un taxi à 4000 kyats, soit 3 $ (ouais, on mange presque deux repas pour ce prix-là donc bon) et peut-être un peu pour évacuer l’huile qu’on ingurgite avec la nourriture (avec le riz, l’ail et le piment, c’est un peu la base de l’alimentation à Yangon, l’huile).

Le but de cette marche forcée était de récupérer notre salaire durement gagné, à savoir 100 $ pour le portrait d’un artiste dans un magazine local. Voilà. 100 $. Cinq nuits en guesthouse à Yangon en gros. Sans manger et sans boire, ça passe.

Je sais qu’on l’a choisi tout ça. Au jour le jour, ça a beau être la seule vie qui me convienne pour l’instant (oui je change d’avis régulièrement, en ce moment j’hésite entre l’élevage de chèvres et devenir auteure de polars à succès). Mais oui, c’est dur et il faut avoir un sacré mental une fois toutes les difficultés quotidiennes surmontées pour encore se taper les réponses (quand ils répondent) des rédacs chef sur tel ou tel sujet qui n’est pas assez « feel good » pour le lectorat (pour info, le synopsis portait sur une mine de charbon qui provoque des cancers chez les habitants du coin, donc non, pas très feel good c’est sûr) et que la Chine qui exploite les ressources naturelles d’un pays, on voit déjà ça en Afrique donc nan merci, votre sujet c’est du réchauffé.

Et de l’autre côté du miroir, c’est dur de voir l’argent des NGOs et particulièrement des INGOs passer dans des frais de fonctionnement pour financer de gros 4×4 et la petite vie dorée des « on s’éclate entre expats » du coin, qui vont du coup se payer des bières à 4 $ à l’Institut Français (et des canapés à 650 $ !!!). Ouais, et c’est facile d’arriver propre à une soirée quand on a l’eau chaude et la clim et qu’on n’a pas à trimballer un sac de douze kilos de guesthouse en guesthouse, dans les bus de nuits et à l’arrière des pick-ups.

Pour revenir au sujet de départ, dans ces conditions, faut pas s’étonner que les news internationales qu’on lit en France, ce soit de la merde. Nous, on fait ce qu’on peut et on vit comme des crève-la-dalle, à négocier le prix d’une photo à 30 €, à se faire payer en droits d’auteur ou en auto-entrepreneurs plutôt qu’en fiches de salaires. Pourtant il y a un réseau fantastique de journalistes, qui vivent sur place et ont acquis des connaissances de leur pays d’adoption qu’il vaudrait le coup de mettre en valeur, pour avoir une information de qualité, des vrais reportages et des vrais interviews, pas des résumés de rapports d’ONG et des communiqués de presse. Nous, on prend le temps de faire les choses bien. Le rapport qu’on a avec le sujet est différent, en général on le mûrit depuis longtemps, on a les bons contacts et on a appris à être là au bon moment parce qu’on comprend un peu mieux le pays. Alors oui, peut-être qu’on perd un peu le lien avec les attentes du lectorat, mais je n’en suis pas si sûre. Les lecteurs servent souvent de prétexte aux rédactions pour publier des sujets racoleurs.

Le jour où tout le monde aura compris que quand il faut faire des coupes budgétaires parce que la presse va mal, c’est pas sur les pigistes qu’il faut taper en premier, le journalisme s’en portera beaucoup mieux. Je retourne à mes groupes armés, mes cessez-le-feu et mes champs d’opium et si les sujets que j’en tire n’intéressent personne, je m’en fous, tant pis pour vous, je me serai fait des nouveaux copains, j’aurai des trucs à raconter et c’est déjà ça.

Carole Oudot

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3 commentaires pour Nous sommes des forçats de l’info

  1. sautet dit :

    Admiration ! tu fais ce que ton coeur te dit ! bravo !

  2. Bravo pour votre pugnacité ! Continuez…
    Je ne peux que diffuser sur les réseaux sociaux votre coup de gueule, mais je le fais avec plaisir et convaincue que vous faites un excellent boulot !

  3. Chatura dit :

    Courage Carole!
    C’est un super articles. Vous devriez publier les invendus sur un blog?! On fait passer le message 😉 On se connaît pas, mais je me permets de vous embrasser quand même.
    ps: faite moi signe si vous voulez aller au Sri-Lanka

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