Président par procuration, super ministre et nouvel équilibre des pouvoirs

 

La Ligue Nationale pour la Démocratie (NLD), mouvement historique d’opposition à la junte depuis 1988, est désormais passée de l’autre côté, celui du pouvoir. Activistes et figures militantes se sont métamorphosés en une élite politique inédite. Quatre mois après la victoire électorale historique de la Ligue Nationale pour la Démocratie, la longue période de transfert du pouvoir s’achève, avec un spectre politique redessiné : sa majorité au Parlement a permis à la NLD de former un gouvernement peuplé de loyalistes, tandis que l’armée garde sa position privilégiée au sein du Parlement. La constitution de 2008 lui assure toujours 25 % des sièges – inamovibles – ainsi que trois ministères clés (frontières, intérieur, défense) désignés par le puissant Min Aung Hlaing, commandant en chef des armées.

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Daw Aung San Suu Kyi lors du meeting de Thuwanna le 1er novembre 2015. photo M. Baudey

Après trois mois de négociations secrètes avec l’armée, Aung San Suu Kyi a dû s’avouer vaincue, la présidence reste hors de sa portée. Aucun compromis n’a pu être atteint sur ce point : l’article 59(f) de la constitution ne peut être suspendu et la nouvelle légitimité électorale de la NLD n’aura pas suffi à entamer ce bloc impénétrable des intérêts de l’armée, qui reste le principal obstacle à tout progrès démocratique du pays. La solution la plus plausible a donc été adoptée pour garantir à Aung San Suu Kyi l’autorité politique que la majorité des Birmans voulait lui voir assumer : un président « par procuration » a été désigné, qui se fera la voix de Daw Su. Htin Kyaw, proche de la chef du NLD et jusque là peu exposé, s’est transformé à sa nomination en une énigme sur laquelle les journalistes internationaux ont lancé beaucoup d’âneries. L’illustre inconnu et nouveau président fait en tout cas partie de la vieille garde du NLD. Son père en est l’un des fondateurs, sa femme est parlementaire et lui-même occupait jusque-là la fonction de dirigeant de la fondation Daw Khin Kyi, à la mémoire de la mère de Aung Suu Kyi.

Rien que de très lisse donc, pour ce personnage voué à prendre ses ordres de sa chef de parti, dont le charisme envahissant pourrait causer quelques tensions. Quand il y a quelques mois, Suu Kyi avait déclaré que quoiqu’il arrive, elle serait « au-dessus du président », militaires et membres du parti de l’ancienne junte (USDP) s’étaient insurgés contre l’insolence d’Aung San Suu Kyi. Désormais, la situation pourrait se reproduire si la carte de l’homme de paille est jouée trop à découvert ou si le NLD prend la barrière constitutionnelle avec trop d’ironie. Avec l’échec des négociations pour assurer à Aung San Suu Kyi la présidence, la marge de manœuvre du NLD reste donc la première inconnue du partage de pouvoir nouveau entre NLD et militaires. Cette marge risque d’être fluctuante et indexée sur l’accentuation ou non du versant autoritariste de la démocratie « personnelle » que Aung San Suu Kyi à tendance à envisager. La comparaison houleuse établie la semaine dernière par le porte-parole de la NLD Zaw Myint Maung entre l’ancien dictateur Ne Win et la position hiérarchique de surplomb de Daw Su en dit long : « quelle position occupait Ne Win au temps du Parti du Programme Socialiste Birman ? Les présidents changeaient, mais il était toujours le chef du parti. Mao Zedong est un autre exemple. »

La semaine dernière, les ministres ont été désignés. Aung San Suu Kyi s’est taillée la part du lion, se réservant quatre postes : énergie, éducation, affaires étrangères et cabinet du président. Si elle entend sans doute par là se donner une place de poids dans l’exécutif, c’est avant tout au poste de ministre des affaires étrangères qu’elle était attendue par les analystes politiques. Grâce à sa nomination à ce poste, elle pourra siéger au Conseil National de Sécurité et de Défense, instance suprême du pays, conçue sous la dictature et un très gros morceau d’arbitraire encore intact malgré la transition démocratique.

Au rayon des difficultés héritées du précédent gouvernement, le processus de paix avec les groupes armés rebelles vient sans doute en première position. Le faux cessez-le feu national signé l’an dernier avec seulement huit groupes a scindé le consensus entre ethnies rebelles tandis que les offensives de l’armée birmane se sont intensifiées ces derniers mois. Dans l’État Shan au Nord Est du pays, les échauffourées régulières entre la Ta’ang National Liberation Army non-signataire et la Shan State Army-South (signataire) peuvent difficilement passer pour un hasard, même si l’instrumentalisation d’un groupe contre un autre – méthode courante sous la dictature – n’est pas avérée expressément. En face d’une situation compliquée, les groupes armés attendent de la NLD une approche prenant en compte l’ensemble des groupes et la perspective d’un dialogue politique sur les aspirations fédéralistes des ethnies, choses que le Myanmar Peace Center du précédent gouvernement (institution chargée des négociations de paix avec les rebelles) n’avait que très partiellement mis sur la table.

La création d’un ministère des affaires ethniques, présidé par Naing Thet Lwin, un Môn – ethnie proche malgré tout de la majorité birmane et bouddhiste – n’a pas été du goût des autres partis ethniques, dont les alliances implicites avec la NLD se sont fragilisées à mesure que le parti a montré qu’il favorisait les siens dans les nominations des ministres des institutions régionales.

La manière dont le gouvernement NLD mènera la politique de gestion de ressources naturelles constitue aussi un point sur lequel il est attendu. Le cas du projet de barrage de Myitsone est exemplaire. Suspendu par le président sortant Thein Sein suite aux protestations des résidents, victimes de confiscations de terres, la construction du barrage, situé dans l’État Kachin au nord du pays, était majoritairement financé par le voisin chinois, vers lequel devait être acheminé la production hydro-électrique. Aujourd’hui, la Chine attend toujours son retour sur investissement. Pendant les longues années de la dictature birmane, la Chine a été un partenaire économique de prédilection pour la junte, n’hésitant pas à tirer le bénéfice des nombreuses confiscations de terres et abus sur les civils. La manière dont la relève politique birmane se comportera avec ce gros voisin qu’on ne peut pas ignorer, mais dont le voisinage trop imposant a pu être amené comme une des raisons de l’ouverture du pays (ouverture vers l’ouest), reste à déterminer. Porté par des dogmes économiques libéraux, le NLD devra se situer et choisir entre droits des populations et intérêts économiques qui, sous couvert de promesses de développement, perpétuent le rôle des « cronies » [anciens haut-gradés reconvertis dans les affaires], cette élite des milieux d’affaires visqueusement liés à l’armée.

Matthieu Baudey

 

 

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