Kachin, drogue et religion

Tout commence un dimanche après midi à Myitkyina, la modeste capitale de l’État Kachin, au nord de la Birmanie. Nous décidons d’aller faire un tour du côté de la Kachin Baptist Convention, pour obtenir quelques informations générales sur ce qui se trame dans la région.

La population de l’ethnie Kachin est majoritairement constituée de chrétiens baptistes. Les missionnaires américains débarqués auprès des tribus des montagnes ont rencontré un franc succès dans leur entreprise de conversion, comme dans de nombreuses autres zones ethniques du pays. De fait, pour connaître une zone ethnique, il faut souvent se tourner vers son clergé, toujours plus ou moins empêtré dans le pouvoir temporel et très influent.

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Le Manau park, l’un des symboles de la culture Kachin. photo Carole Oudot

Il ne nous faut pas longtemps pour nous rendre compte que la convention baptiste Kachin est puissante. Leur quartier général est grand. C’est dimanche, chez les chrétiens, il n’y a pas grand-monde. Un vieux révérend jovial s’approche de nous, très heureux de nous offrir le thé et de nous faire la causette. Nous déambulons gentiment dans la plus ou moins belle église qui fait la gloire de la convention : elle a été construite avec les galets de l’Irrawaddy, le fleuve géant emblématique qui coule à quelque centaines de mètres de là. Le révérend chauve et rieur nous parle de l’histoire des baptistes chez les Kachin, du dernier missionnaire américain mort il y a quarante ans, de l’importance de la convention.

Le frère du révérend était un chef de bataillon dans l’armée rebelle Kachin, la Kachin Independence Army (KIA). La KIA, toujours en conflit ouvert avec l’armée birmane, continue la lutte dans les montagnes près de la frontière chinoise autour de la ville de Laiza. Là-bas, le gouvernement birman n’existe pas. Comme à quelques endroits encore, le long de la frontière, la zone contrôlée par la KIA demeure une de ces poches de résistance seulement accessible par la Chine. La lutte armée contre la dictature militaire dure ici depuis un demi-siècle. Malgré de nombreuses tentatives de cessez-le-feu depuis la démocratisation du pays, les escarmouches continuent dans le coin.

Il n’est pas difficile de se rendre compte des liens profonds qui existent entre la KIA et la convention baptiste, qui en est presque un avant-poste ici, dans une zone contrôlée par le gouvernement. Parmi les Kachin, souvent baptistes au demeurant, le soutien pour la KIA est général. L’un des jeunes qui travaille au YMCA local, l’auberge de jeunesse préférée des freelances, avoue par exemple qu’il a failli s’engager avec les rebelles, comme son père avant lui.

Après un thé et quelques biscuits servis par la femme du révérend, nous repartons avec le numéro de téléphone du révérend Samson, leader du KBC.

Quelques jours après cette première tentative de contact peu fructueuse, nous voilà de retour au quartier général de ceux que l’on a pu identifier après quelques discussions en ville comme les pontes locaux et l’élite morale Kachin. Nous errons quelques temps dans les locaux labyrinthiques, jusqu’à ce qu’une bande d’étudiants souriants viennent à notre secours. « Le révérend Samson ? Est-ce que vous avez un rendez-vous ? C’est un homme très occupé, vous savez, on ne peut pas le voir comme ça. » Et le jeune homme un peu fielleux s’enfuit dans les hautes sphères voir si quelqu’un est là pour nous recevoir. Il se trouve que le grand chef, le révérend docteur Samson, est disponible.

Le petit homme à l’allure importante nous reçoit dans un grand bureau étincelant. Dans un coin, de massives chaises en teck gravées KBC marquent la richesse de l’organisation. Nous parlons, comptes, politiques, réfugiés, drogue, tout un tas de sujets majeurs dans l’État Kachin. Le révérend nous propose de nous emmener le lendemain matin de bonne heure visiter l’un des camps de désintoxication géré par l’église baptiste, délicieusement baptisé « Light of the World ».

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Endroit pour le moins austère. Il faut oublier tout ce que l’occident nous a appris sur la lutte contre les dépendances. Ici, pour guérir les junkies, qui comptent pour un bon quart des jeunes Kachin, pas de traitement de substitution, pas de suivi médical. Une aide spirituelle, exclusivement. Derrière les hautes enceintes de taule, les vingt-cinq pensionnaires du camp, sagement assis à leur table, comme des élèves de primaires, sont tancés par le responsable du camp, dans un birman empreint de moqueries. Discours de motivation sans doute. Ici, le chef de la convention se promène comme en son jardin, interpellant l’un ou l’autre des anciens camés, sans prendre de gants. Enceinte à l’écart de la ville, scrupuleusement fermée, avec ses gardiens, sa brutalité, le rehab center se révèle n’être rien d’autre qu’une prison – payante au demeurant – doublée d’une plate-forme d’endoctrinement.

A Myitkyina, il n’est pas difficile de se procurer de l’héroïne (la « n° four ») ou bien les pilules roses, estampillées YW. Pour un dollar pièce, cette méthamphétamine à fumer est disponible à tous les coins de rue et constitue un excitant efficace pour tous ceux qui s’écorchent jour et nuit au travail : ouvriers, chauffeurs de taxi, serveurs, policiers…

Et peut-être un soir, les accrocs dans une rue sombre, pris en flagrant délit de consommation, verront débarquer une petite bande de loubards. A coup de bâtons, ils seront emmenés de force vers le Light of the World, ou un autre camp du même genre dirigé par les baptistes. Les loubards, ce sont des membres peu disciplinés du Pat Ja San, un groupe « d’activistes » qui à ses franges pourrait passer pour une milice camouflée. Ce groupe de plusieurs milliers de jeunes volontaires, a été mis en place il y deux ans par la convention baptiste. Une bien belle initiative, admettent même d’autres groupes religieux, mais qui a tendance à déborder.

Selon une source catholique, des membres du Pat Ja San un soir se sont frottés à plus forts qu’eux. Quelques jours plus tard, ils sont revenus plus nombreux encercler la maison de l’un de leurs assaillants, en pleine cérémonie de funérailles. Récemment, le Pat Jan San a fait parler de lui dans les journaux. Les « activistes » dans leur lutte contre la drogue ont décidé d’aller détruire directement les champs de pavot des paysans. Ce qui a valu à l’un d’eux une blessure par balle, de la part d’un fermier tentant de défendre son gagne-pain. Gagne-pain délictueux certes, mais souvent la seule alternative pour les habitants des montagnes birmanes, là où tout autre culture est impossible ou pas rentable.

Les anciens (et futurs) accrocs du Light of the New World n’aiment pas avouer qu’ils ne sont pas arrivés là de leur plein gré. Tous sans exception, sont en train de mourir d’une maladie vénérienne ou infectieuse. Hépatite, VIH, tuberculose, ils ne recevront aucun soin, ils n’en ont pas les moyens. La KBC, elle, n’est pas là pour ça, elle se concentre sur leur renaissance spirituelle. Combattre le manque par la prière, la prière, la prière. Pas mal de chansons bien sûr, et un peu de jardinage. Et puis des punitions physiques, pour ceux qui ne respectent pas les règles. Le bâton, toujours. Pour le révérend – meilleur idéologue qu’expert médical – les traitements de substitution, reviennent tout simplement à prolonger l’addiction. Selon lui, aucune différence entre médicament et drogue.

Mais le début est le plus douloureux, le sevrage physique des premières semaines. A l’arrivée au camp, la victime du Pat Ja San passe sa première semaine dans une cage en bois, parfois les mains liés. Une mesure sévère, pour qu’il ne blesse pas les autres, ou lui-même.

La manière forte pour faire face au problème de la drogue constitue à peu près la seule tentative de résolution du problème. Seules les initiatives religieuses existent, libres qu’elles sont d’utiliser les moyens en phases avec leurs idées, au grand dam de ceux qu’elles tentent d’aider. Et pourtant, même selon les statistiques optimistes du chef de la convention baptiste, 70 % des pensionnaires de leurs camps, retourneront vers la drogue. Et c’est optimiste.

Matthieu Baudey

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