A propos des élections

La Birmanie s’apprête à organiser ses premières élections libres depuis 25 ans. Hier près de 6200 candidats ont commencé une campagne qui s’achèvera au vote du 8 novembre. Quelques éléments pour comprendre.

un meeting politique dans l'état Karenni - photo M.Baudey

un meeting politique dans l’état Karenni – photo M.Baudey

En Birmanie se tiendront le 8 novembre les premières élections libres du pays depuis 1990. À l’époque, l’armée avait simplement annulé les résultats, unanimement en faveur de la National League for Democracy et de sa figure de proue Aung San Suu Kyi.

Événement historique

Les élections de 2010, qui ont marqué le passage d’un gouvernement militaire à un gouvernement quasi-civil n’ont pu prétendre à une réelle légitimité. Absence d’observateurs internationaux, trucage et bourrage d’urnes massifs ont offerts une victoire lourde à l’USDP (Union Solidarity and Development Party, parti de l’ancienne junte). La NLD avait elle refusé de participer pour protester contre un manque de transparence flagrant.

Les Birmans voteront trois fois et n’éliront pas directement leur président. Ils votent pour élire leurs représentants : celui de la chambre basse, celui de la chambre haute, mais aussi celui du parlement de leur État ou division. Ce n’est qu’une fois le spectre politique parlementaire redessiné que les élus des deux chambres devront décider début février 2016 d’un président parmi trois nominés.

Si les élections de 2010 n’ont pas été considérées comme libres, les réformes initiées par le gouvernement du président Thein Sein depuis 2011 sont néanmoins allées dans le bon sens. Une plus grande liberté d’expression mais aussi de la presse créent aujourd’hui des conditions plus propices qu’en 2010. Les élections partielles de 2012 où le NLD a remporté la quasi-totalité des sièges ont d’ailleurs montré un net progrès.

Il y a bien des raisons de penser que les prochaines élections seront libres : présence d’observateurs internationaux, consultations auprès de la société civile au sujet des règlements électoraux, numérisation des listes.

Les sujets d’inquiétude

Le problème majeur reste la Constitution de 2008 rédigée par la junte, contre laquelle s’arc-boutent en vain toutes les forces réformatrices du pays. Elle prévoit 25 % de sièges au Parlement réservés à des membres de l’Armée, non élus. Appuyés par l’USDP, ils peuvent bloquer n’importe quelle tentative de réforme au parlement, qui nécessite au moins 75 % de votes pour être approuvée. L’absurde article 59(f) de cette même Constitution est en outre prévu pour empêcher Aung San Suu Kyi d’accéder à la présidence, en interdisant à toute personne mariée à un étranger de devenir président.
Si les élections pourraient marquer une nouvelle étape dans la démocratisation du pays, la Birmanie peine tout de même à sortir de soixante années de conflit ethnique. Depuis 2011, de nombreux cessez-le-feu ont été signés avec d’importants groupes armés. Mais des échauffourées secouent le nord est du pays tandis qu’en février un conflit intense a éclaté entre l’armée birmane et une coalition de trois armées rebelles menée par la Myanmar National Democratic Alliance Army de l’ethnie Kokang.

Depuis des années, les discours politiques de la classe dominante soulignent l’importance d’atteindre un cessez-le-feu national avant les élections : une question de stabilité nationale. Malgré quelques avancées en mars dernier, la perspective d’un cessez-le-feu national reste une arlésienne que les dirigeants politiques s’acharnent pourtant à annoncer d’ici aux élections. Le vote sera donc très probablement impossible dans de nombreuses circonscriptions ethniques tandis qu’ils reste toujours à déterminer comment s’organisera le vote chez la centaine de milliers de personnes déplacées par les combats.

Khun Bedu, militant pro-démocratie, a vu sa candidature rejetée par la commission électorale. photo MB

Khun Bedu, militant pro-démocratie, a vu sa candidature rejetée par la commission électorale. photo MB

La situation est la même pour les communautés musulmanes Rohingyas de l’État d’Arakan, qui ne pourront pas voter. Les « white cards » faisant office de certificat d’identité temporaire leur ont été retirées en début d’année et ils n’ont pas d’espoir de participer au vote « tant qu’ils n’auront pas prouver satisfaire aux critères de la citoyenneté birmane », selon le gouvernement.

La Birmanie fait surtout face à un problème d’organisation. Le pays manque d’une administration expérimentée dans la tenue d’élections démocratiques et à l’échelle locale, il est difficile d’empêcher les pratiques douteuses.

Plus grave, les listes de votants vérifiables en ligne ont montré de grosses défaillances en début d’année avec des oublis massifs, dont celui d’un des membres de la commission électorale.

Une commission électorale précisément composée majoritairement de Birmans ex-gradés de l’armée qui jouit d’une quasi toute-puissance dans l’établissement des règles du jeu électoral. Les critères de candidature stricts excluent une bonne part d’anciens activistes alors que la commission a le dernier mot sur l’ensemble des événements de campagne, qui devront être au préalable autorisés et scrupuleusement surveillés.

Ce qui pourrait se passer

Au vu des résultat des partielles de 2012, il est vraisemblable que des élections libres accouchent d’une déconvenue pour le parti de l’ancienne junte au profit de la NLD de Aung San Suu Kyi, ainsi que d’une meilleure représentation politique pour les minorités ethniques. Mais l’armée acceptera-t-elle un tel retournement et laissera-t-elle faire  ? Là-dessus, aucune certitude. En 1990, l’armée avait annulé le résultat des élections et instauré un nouveau régime militaire sous la houlette du général Than Shwe.

Il y a quelques semaines, Shwe Mann, le secrétaire de l’USDP, porte-parole de la Chambre Basse et candidat le plus crédible à la présidence du coté du parti au pouvoir a été renversé par une révolution de palais. La conjoncture n’est pas à la stabilité du côté de la classe dominante, qui garde des habitudes de l’époque de la junte.

Quelle que soit l’issue du scrutin, le parti de l’ex-junte reste une force avec laquelle il faut compter. Pourvu de moyens de campagne très supérieurs à ceux des autres partis et à même de promouvoir ses candidats grâce à une administration et un réseau national puissant, l’USDP part avec un avantage technique. Le parti se situera en position de force pour influencer les électeurs, dont une bonne partie sont mal informés et peu habitués à participer à la vie politique.

Quand bien même la NLD remporterait les élections, l’accès à la présidence est bloqué pour Aung San Suu Kyi, ce qui laisse son parti sans candidat crédible à présenter. Il paraît alors fort probable que la période post-élections donne lieu à des compromis avec l’USDP et amène à un président choisi parmi l’ancienne garde.

Matthieu Baudey

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