Dans l’Etat Kayah, UKSY ou la relève de l’activisme

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À Loikaw dans l’État Kayah, l’Union of Karenni State Youth et ses organisations sœurs s’activent au milieu des mutations brutales qui affectent la région. Une énergie neuve du monde associatif qui est à la mesure des problèmes – anciens ou inédits – rencontrés par la région depuis l’ouverture du pays en 2011.

Soirée studieuse pour les recrues de UKSY

Soirée studieuse pour les recrues de UKSY. (c) Philip Soe Aung

État parmi les plus pauvres et isolés de Birmanie, l’État Kayah (ou Karenni) et ses habitants sortent lentement de cinquante années de guerre civile dont les stigmates sont encore présents. Le cessez-le-feu en 2012 entre le principal groupe armé karenni et le gouvernement n’a fait qu’intensifier la présence militaire birmane dans la zone. Les confiscations de terre se font plus nombreuses, une manière pour l’armée de sécuriser des ressources que l’ouverture économique du pays rend plus précieuses.

Face à cette situation, organisations karenni et groupes animés par une volonté de changement émergent autour de la capitale Loikaw. Elles s’efforcent de peser et se battent pour faire en sorte que les populations locales prennent part aux décisions politiques cruciales en train de se jouer.

Engagement démocratique et émancipation par l’éducation

L’Union of Karenni State Youth (UKSY) a été fondée en 2007. Très active dans la région, l’organisation est présente dans toutes les luttes de la société civile face aux initiatives d’un gouvernement aux tendances autoritaires rémanentes. UKSY se présente comme une organisation tentaculaire ou « ombrelle » qui s’appuie sur un réseau composé d’une multitude d’organisations.

Parmi celles-ci, KNGY (Kayan New Generation Youth) privilégie la cause et l’éducation de la minorité Kayan. KNPLF (Karenni National People Liberation Front) – youth, composé des membres les plus jeunes d’un important groupe armé local, se concentre sur la consolidation du cessez-le-feu et tente de modérer la positon des factions armées. Karenni Students Union (syndicat étudiant), Karenni Women Organization (pour l’amélioration de la condition des femmes) ainsi que les réseaux naissants de fermiers s’efforçant de protéger leurs terres des confiscations sont également chapeautés par UKSY.

Dans leurs locaux à la sortie de Loikaw, au fond de la salle de réunion, une grande affiche rouge énumère les idées pour lesquelles l’union des jeunes se bat. « Nous voulons permettre aux jeunes de l’État de comprendre et de participer à la vie politique, qu’ils deviennent une nouvelle génération de leaders en faveur de la démocratie. C’est important pour nous d’informer les gens sur leurs droits, qu’ils aient leur mot à dire dans la transition démocratique » explique Khun Bedhu, fondateur et président de UKSY.

Khun Bedhu initie les jeunes aux rudiments du processus de paix.

Khun Bedhu initie les jeunes aux rudiments du processus de paix. (c) Matthieu Baudey

UKSY s’inscrit ainsi dans une démarche de long-terme, visant à participer à l’émancipation de la société karenni en mettant l’accent sur l’éducation. Un tel processus pourrait alors conduire à l’émergence de groupes sociaux dont les cadres de pensée ne seront plus baignés dans les manières de faire et les habitudes d’une société sous l’emprise de la dictature. Former les nouveaux acteurs de la société civile et se départir des élites qui, d’un coté comme de l’autre, ont trop longtemps infusé dans les équivoques de la junte et de l’opposition.

Face à la brutalité des changements politiques et sociaux qui se profilent, UKSY parie sur la transformation lente et souterraine des mentalités. Il s’agit donc avant tout de mobiliser la jeunesse, de lui fournir les clés d’une éducation à la démocratie, à la paix et à la défense des droits des populations. Pour Dee Dee, l’un des co-fondateurs de UKSY, leur action doit aller plus loin que celle des ONG étrangères. « L’aide humanitaire est importante ici, c’est une bonne chose, mais nous, nous ne pouvons pas faire ça. On va dans les villages, on explique aux gens qu’ils doivent se battre pour leurs droits. Mais une fois qu’ils ont eu de l’aide humanitaire, ils ne sont plus tellement intéressés par tous nos discours abstraits. Mais le secours matériel ne suffit pas si l’on veut que les choses évoluent vraiment pour eux. »

Rassembler les données sur les dégâts envrinnomentaux dans la région fait aussi partie du boulot.

Rassembler les données sur les dégâts environnementaux dans la région fait aussi partie du boulot. (c) Matthieu Baudey

D’illégal à « juste » suspect

UKSY a commencé son existence en secret à l’époque de la dictature. En 2008, ses trois membres fondateurs ont été arrêtés alors qu’ils manifestaient contre la nouvelle Constitution. Torturés par la police pendant dix jours avant d’être emprisonnés sous de fausses accusations, Kawrio, Khun Bedhu et Dee Dee ont été libérés début 2012, quand le régime s’est assoupli. « Après ma libération, mon père me disait d’arrêter de me mêler de politique. Mais c’est vraiment dur d’abandonner les choses auxquelles on croit comme ça. On se sentait comme un devoir de continuer, parce que c’est mieux pour tous, pas seulement pour nous et cette génération, mais aussi pour les autres, même pour nos ennemis. Alors on a pris le risque. » explique Dee Dee.

UKSY a pu alors se réorganiser en plein jour et voir plus grand. « Aujourd’hui, on veut s’élargir, avoir plus de projets et plus de membres pour que dans les réformes à venir, la société se fasse entendre, pas seulement l’armée, le gouvernement et les groupes rebelles. » Mais adhérer à une association militante fait encore peur à beaucoup de gens. Espions et dénonciateurs rôdent toujours et la violence de la répression persiste dans les mémoires.

« Les jeunes qui nous rejoignent n’ont pas souvent l’accord de leurs parents. Ils ont peur que leur nom soit associé à celui d’anciens prisonniers ou à des activités illégales. » Les Karennis vivent encore dans la crainte d’être fichés par la police spéciale. Un agent en civil peut prendre des notes à peine dissimulé à la table voisine au restaurant ou bien ça peut être une voiture qui passe lentement devant chez soi : il faut se méfier partout. Les activités de UKSY sont encore vues d’un mauvais œil par les autorités, qui ont repoussé leurs locaux hors du centre ville il y a quelques années.

Polymorphie et renouvellement constant

Outre ses fondateurs, UKSY se compose de formateurs bénévoles qui partent en mission ponctuelle pour informer les villageois victimes d’abus sur leurs droits, de négociateurs en contact avec les groupes armés, de coordinateurs chargés de lancer d’autres organisations, de mettre en avant telle ou telle cause ou d’alerter la presse. Chacun a son secteur d’action dans lequel il coordonne avec d’autres organisations différentes initiatives : séminaires, ateliers, cours, manifestations, soutien logistique aux différents groupes, voyages, expositions ou réalisation de documentaires. Mais le ferment des quelques 800 membres de UKSY, ce sont ses jeunes. Étudiants et stagiaires, ils deviendront bientôt formateurs et peut être un jour des leaders politiques.

Cérémonie de clôture de la formation sur le développement des capacités des jeunes.

Cérémonie de clôture de la formation sur le développement des capacités des jeunes. (c) Matthieu Baudey

Il y a quelques semaines, une vingtaine de jeunes militants ont terminé leur formation de neuf mois sur le « développement des capacités des jeunes pour la paix et la coopération ». Âgés de 18 ans en moyenne, ils sont l’avenir de l’activisme karenni mais aussi peut-être les futurs éléments clés d’une vie politique démocratique. À travers UKSY, ils sont d’ores et déjà partie intégrante d’un mouvement qui se renouvelle constamment et irrigue en sang neuf les nombreux combats où se jouent l’avenir de l’État Kayah et du pays entier.

Matthieu Baudey

(Article repris par le site de l’ONG Info Birmanie -> ici)

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