Loikaw : ville paisible et casse-tête politique

[ENGLISH VERSION HERE]

Enfoncée dans l’État le plus petit et le plus reculé du Myanmar, Loikaw est une capitale très discrète. Un demi-siècle de conflits avec la Junte et d’isolement n’ont pas rendu justice à une contrée montagneuse au potentiel touristique important. Malgré une paix toute récente, les groupes armés demeurent nombreux dans la région.

photo Carole Oudot

photo Carole Oudot

Il y a encore un an, aucun touriste n’était admis dans cette modeste et en apparence paisible capitale d’État. Aujourd’hui, quelques rares voyageurs passent ici, encore dévisagés par des habitants peu habitués. Loikaw est la capitale de l’État Kayah, situé à l’est du Myanmar, à la frontière avec la Thaïlande. La région est isolée du reste du pays, cernée par des montagnes que peu de routes franchissent. Depuis Yangon, il faut compter environ 16 heures de bus pour rallier Loikaw et ses 1200 mètres d’altitude.

Les Kayah, peu nombreux mais combattifs

L’État Kayah, tient son nom de l’ethnie Kayah ou Karenni (Karen rouges) qui compte environ 300 000 représentants. Minorité parmi les minorités, les Kayah sont célèbres sous deux aspects. Les touristes les connaissent surtout pour les « femmes-girafes ». Issues de la branche Padaung de l’ethnie, elles sont originaires de l’État Kayah, bien qu’une bonne partie d’entre elles ait migré vers des zones plus touristiques de Birmanie (Bagan, Lac Inle) ou de Thaïlande en quête de subsistance.

Mais l’ethnie Kayah, pour peu nombreuse qu’elle soit, s’illustre surtout pour l’intensité de sa rébellion armée contre le gouvernement militaire depuis cinquante ans. Zone montagneuse au développement longtemps ralenti par une guerre civile interminable, Loikaw garde aujourd’hui des allures de paisible ville de montagne.

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Un potentiel touristique inexploité

Niché dans une plaine aux paysages de rizières et de plantations de teck, Loikaw n’a pas à rougir de ses charmes. Des montagnes sombres et irrégulières découpent partout l’horizon, tandis que la ville elle-même se fait remarquer par la silhouette ébouriffée de ses pains calcaires, sur lesquels sont venus se percher d’inévitables pagodes éclatantes de dorures. Au centre de la bourgade d’une dizaine de milliers d’habitants, la rivière Baluchaung serpente tranquillement et quelques lacs trouent les abords de la ville pour offrir quelques activités nautiques. Ici, les touristes pourraient bien être séduits, tout fraîchement autorisés qu’ils sont à venir y séjourner.

Mais les pagodes ne sont pas la seule attraction, ni le seul point remarquable du patrimoine religieux. Il y a les églises, comme Christ The King Cathedral, avec ses airs excentriques et lumineux. En mettant les pieds à Loikaw, il est facile de s’apercevoir que la Birmanie centrale et son ethnie majoritaire ne sont plus ici chez eux. Le Longyi (pièce de tissu servant de pantalon à la majorité des habitants de la plaine) si omniprésent ailleurs, est ici quasi-passé de mode. Plus profondément, les Kayah sont pour une moitié d’entre eux au moins, Chrétiens. Ici, l’importance sociale de l’Église rivalise avec celle des édifices bouddhistes. Très nombreux sont les jeunes Kayah à porter un nom de baptême chrétien, mais aussi à avoir appris l’anglais au sein d’une école chrétienne.

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Des groupes armés multiples et omniprésents

Aujourd’hui, il n’y a plus ici de conflit ouvert avec le gouvernement de Naypyidaw. Mais le bouillonnement des nombreuses organisations ethniques est loin d’avoir disparu. Les groupes armés sont toujours là, la plupart ayant même gardé leurs armes. Au détour d’une rue, se dresse toujours un modeste bâtiment orné de l’acronyme d’un parti/groupe armé local. Le goût de l’acronyme et la prolifération des divers branches constituent l’un des traits frappant des organisations rebelles Karenni : KNPP (Karenni National Progressive Party), KNLP (Karenni New Land Party), KNPLF (Karenni Nationalities People Liberation Front), KNPDP, ABSDF, KNG… Il existe ainsi huit groupes armés Kayah, dont la plupart ont leur bureau à Loikaw.

Tous ont fini par signer un cessez-le-feu avec le gouvernement. Le KNPP est le dernier groupe à avoir signé un accord de paix, en mars 2012. Malgré le cessez-le-feu – lui-même toujours instable, les revendications des différents groupes sont encore nombreuses et loin d’être satisfaites par les autorités. Au premier rang de ces revendications, commune à tous les groupes armés ethniques du pays, voir naître un État fédéral, ainsi qu’une armée fédérale permettant aux populations Kayah de jouir d’une plus grande autonomie et de donner un statut officiel à leurs forces armées.

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Au bord du barrage de Moe Bye (Lawpita), le plus grand du pays.

Une guerre pour les ressources

L’État Kayah possède des ressources naturelles importantes : énergie hydraulique, métaux précieux, teck. Néanmoins l’exploitation de ces ressources demeure exclusivement aux mains du gouvernement associé le plus souvent à des entrepreneurs chinois. Les populations locales n’ont aucun moyen de décider du sort de leurs propres ressources, de même qu’elles n’en tirent qu’un profit très réduit. Depuis l’arrivée des militaires au pouvoir en 1962, les paysans Kayah ont été victimes de confiscations de terres, travaux forcés et déplacement de villages. Aujourd’hui encore, la plupart de ces exploitations sont protégées par des mines, présentes dans tous les districts de l’État.

À une heure de route de Loikaw, le barrage de Lawpita est la plus importante centrale hydroélectrique du pays. Le lac qui en résulte est le plus grand du pays, avec une superficie au moins double de celle du lac Inle. Mais l’électricité produite s’achemine avant tout
vers Yangon, tandis qu’aux alentours de Loikaw, peu de villages y ont accès.
À la saison des pluies, les autorités libèrent d’importantes quantités d’eau du barrage pour éviter qu’il ne déborde, ce qui entraîne des crues considérables dans les villages alentours. Face à cet état de fait, la lutte des groupes armés Karenni et le ressentiment des populations n’est pas encore éteint.

Leur intérêt est désormais lié à la démocratisation du régime. L’adoption en 2008 d’une constitution rédigée par la Junte a beaucoup contribué à détériorer les relations entre le gouvernement central et les groupes armés. Éternellement en conflit avec l’armée, les groupes ethniques ont intérêt à la voir disparaître du paysage politique à la faveur de réformes démocratiques. Désormais, les organisations Karenni sont lancées dans la laborieuse tâche d’une reconversion en parti politique : évolution nécessaire s’ils veulent faire valoir les droits des Kayah sur un autre terrain.

Matthieu Baudey

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