Les tours fantômes de Bangkok

Le capitalisme sauvage a fait grandir Bangkok trop vite. La croissance de la jungle urbaine a laissé quelques séquelles, hautes tours de béton squelettiques aux ambitions déchues. Ici les ruines qui ponctuent l’incohérence du tissu de la capitale thaïlandaise ne sont pas celles d’un passé mythique comme peut en produire le bouddhisme ailleurs dans le pays. Ce sont celles d’un présent vacillant qui augure l’imminence de la catastrophe. 

Le Sathorn Unique

La ruine contemporaine, friche industrielle ou hôtel de luxe abandonné en cours de route, est  omniprésente au cinéma, dans les jeux vidéos et la littérature, où prospèrent les univers post-apocalyptiques. Ce nouveau motif apparaît à Bangkok au détour d’un gratte-ciel, à l’autre bout d’une avenue aux dimensions inhumaines, comme le rejeton du rythme effréné du développement urbain et de son arrêt brutal.

Dans l’enchevêtrement d’avenues de la ville, difficile de ne pas se perdre parmi les frondaisons rutilantes d’acier et de verre des tours qui strient le ciel. Les constructions les plus ambitieuses et fantaisistes, comme la Robot Tower, côtoient des blocs ternes comme les chantiers les plus mégalomanes. Cette brutalité incohérente des constructions est l’un des traits les plus frappants de Bangkok.

Elle est le fait d’une fièvre qui a pris fin il y a dix-sept ans de cela. En 1997, la crise financière asiatique figea certaines tours dans un délabrement intemporel. Si le pays s’est relevé, le paysage de Bangkok en garde des traces frappantes, comme ces carcasses délaissées et fantomatiques, images insistantes sous l’affairement de la vie des citadins.  Avec quelques 355 bâtiments de plus de 100 m de haut, Bangkok est sans conteste l’une des villes les plus verticales au monde.

Dans le quartier des affaires de Sathorn se dressent bon nombre de gratte-ciel extravagants, abritant l’éventail complet du luxe ostentatoire dont est capable la capitale. Non loin du fleuve Chao Praya, la silhouette baroque et décatie du Sathorn Unique est  immanquable. De chaque point dégagé du quartier, cet amoncellement improbable de balcons sur quarante-neuf étages se distingue dans l’horizon touffu de buildings.

Les escalators monumentaux et délabrés du Sathorn Unique

Un style néo-classique débridé et désormais noirci caractérise le Sathorn Unique. L’entrée est sertie de colonnes d’imitation corinthienne. Ensuite s’entassent d’innombrables balcons individuels et le bâtiment exhibe une façade pastiche de temple grec en guise de sommet. Le gratte-ciel est terminé à 80 % et les derniers étages du Sathorn Unique sont toujours à ciel ouvert. Le building ne présente aucun risque de s’écrouler pour le moment, même s’il est vrai que des gravats peuvent chuter des cinquante étages sur les habitations en bas.

L’entrée principale et son armature antique en toc n’auront jamais introduit à autre chose qu’une béance de béton nu et tagué, ex-futur lobby. L’accès à ce rez-de-chaussée est conditionné par la vigilance intéressée des propriétaires des stands de nourriture adjacents, dont la qualité d’accueil variera en fonction de la générosité des curieux. Derrière les immeubles fatigués et les habitations de tôle modestes se trouve l’enceinte de la tour, au grillage éternellement rafistolé.

Quelques poules rachitiques se baladent. Ici, les voisins se sont naturellement appropriés les trois premiers étages. Laissé sans réglementation après son abandon en 1997, le Sathorn Unique est devenu un espace marginal. Au moment de notre exploration, le rez-de-chaussée tout à fait accessible est un squat pacifié, seulement peuplé par des chiens errants et quelques objets encombrants, vieux fauteuils, pneus, vêtements déchirés et autres traces d’occupation spontanée.

Une voiture est même garée ici en tête-à-tête avec une chaise pliante enveloppée d’une présence énigmatique. Les chiens assommés par la chaleur se partagent le hall et leurs crottes séchées jonchent le sol… Dans la fin de matinée traînante, les objets de décor négligés semblent être animés d’une vie propre. Cages d’escaliers barricadées, tuyauteries rouillées, escalators délabrés qui seuls permettent un début d’ascension.

2.

Les étages supérieurs n’offrent toujours comme perspective que cette impressionnante carcasse de béton, aux boyaux rongés par les années et le climat. Plus on monte, plus les traces d’occupation s’amenuisent, plus le spectacle des lieux est dépouillé et aérien. Chaque niveau est un peu plus difficile d’accès que le précédent. Des assemblages de grilles racornies, mais ornées de cadenas flambant neufs, bloquent le passage.

Il aura fallu un bon moment et bien peu de discrétion de notre part pour qu’un gardien officiel finisse par apparaître sur son scooter, pour nous intimer mollement de quitter les lieux. Mais l’homme a surtout l’air déprimé et résigné par la facilité avec laquelle les voisins monnaient l’accès à la tour.

« Une orgie de styles »

C’est à Rangsan Torsuwan, architecte et promoteur célèbre dans les années 90, que le Sathorn Unique doit son existence. À partir des années 80, la Thaïlande connaît des investissements étrangers massifs, qui lui font atteindre une croissance annuelle qui monte jusqu’à 13 %. Capitale d’un tigre asiatique fougueux, Bangkok devient le terrain de jeu des architectes les plus ambitieux.

Torsuwan est à la même époque à l’origine d’un grand nombre de buildings, tous d’un goût très particulier, dont le Lebua Tower, qui donne une idée de ce qu’aurait été le Sathorn Unique une fois terminé. À cette époque de construction enthousiaste où Bangkok change de visage, l’argent remplace le style, alors purement composite. Avec pour seule constante l’ambition de l’ultra-moderne et du luxe sans complexe. L’architecte Koompong Noobanjong évoque une « époque caractérisée par une orgie de styles », variant en fonction de l’origine des capitaux étrangers. Selon lui, « des combinaisons de formes et d’espace sans contenu signifiant semblent être la marque de fabrique des créations architecturales de Bangkok à l’ère de la mondialisation. Il n’y a d’autre substance derrière cette esthétique que le mercantilisme et le consumérisme de l’économie de marché ».

5.

C’est en 1997 que la bulle financière explose. Le baht surévalué chute, suite au retrait brutal de nombreux capitaux étrangers. Le surinvestissement de deux décennies produit une chute abrupte, dont le paysage urbain garde les cicatrices. Ils sont nombreux dans Bangkok, à être tombés dans l’indifférence générale suite à la crise.

Dans le spectacle de la ville verticale, ces spectres gris se fondent dans la masse et il devient très difficile d’en faire le compte. Coins d’espaces à l’arrêt, leur statut demeure indéterminé et désespérément incertain. Leurs traces comme leurs adresses se perdent. Parfois, les chantiers redémarrent. À Bangkok, retrouver un building inachevé équivaut à peu près à chercher une aiguille dans une botte de foin.

Des édifices à l’avenir flou

Dix-sept ans plus tard, il y a encore de nombreux amas équivoques dont le sort n’est pas fixé. Bangkok reste la ville des projets avortés. Sa mobilité perpétuelle a laissé sur le carreau une multitude d’espaces qui constituent désormais la réalité imaginaire de la ville. Dans une culture à l’animisme encore prégnant, de tels lieux sont autant livrés à la marge qu’aux croyances les plus diverses. Combien de fantômes hantent les tours de Bangkok ? Baignant dans les rumeurs et les histoires des rues, on finit bientôt par croire à l’existence de ces êtres étranges peuplant les buildings en ruine.

Mais cette latence des tours fantômes n’a pas vocation à durer, dans une ville où les terres constructibles se font rares. Certaines sont vouées à renaître, tandis que d’autres devront être laborieusement démontées. La dégradation avancée de certains de ces bâtiments est la principale cause de leur léthargie. Et pourtant ils tiennent bon. « Je n’ai pour le moment jamais entendu parler d’un écroulement d’une de ces structures.  Ces constructions étaient généralement terminées à 60 %, leur structure peut donc supporter leur poids », précise l’architecte thaï Koompong Noobanjong.  Impossible à achever et trop coûteux à démolir, comme c’est le cas du Sathorn Unique pour l’instant. Jusqu’à ce que la pression foncière contraigne les autorités à l’action.

Pour d’autres, c’est déjà le cas. Plus loin au sud de la ville, à proximité de l’autoroute volante Rama III et du fleuve, dans un quartier qui a tout entier manqué sa chance de briller suite à la crise de 1997, les quatre tours monumentales du SV Garden s’élevaient encore il y a peu. Ensemble monstrueux, auquel était promis un avenir de véritable ruche des nouvelles classes aisées, les quatre tours avaient subi à notre passage une sérieuse cure d’amincissement. Ne subsistait que les quatre blocs d’ascenseurs.

Ce qu'il reste du SV Garden, des tours d'ascenseurs en cours de démolition

Ce qu’il reste du SV Garden, des tours d’ascenseurs en cours de démolition

En débouchant sur la large avenue Rama III qui longe le fleuve, on n’aperçoit d’abord rien qui ressemble au chef d’œuvre décati attendu. Seulement ces momies suspectes, blocs tristes qui semblent tanguer comme des tours de Pise dans le ciel trop bleu. Quatre fines tiges de béton, décharnées et insensées. Au niveau des fondations, c’est une immense piscine de boue où des ouvriers prennent leur pause.

« Ce ne sont plus des buildings, ce sont juste les tours d’ascenseur. Les ouvriers vont les détruire mais avant ils démontent toutes les machines », corrige une jeune ouvrière approximativement anglophone. C’est donc tout ce qu’il reste du SV, bizarre fantôme qui longtemps hanta la rive du Chao Praya : des colonnes de dénuement moderne égarées dans l’air en fusion.

Cette fois, Bangkok n’aura pas laissé la carcasse livrée à elle-même et à la créativité quotidienne des habitants : sans avenir, à pourrir sur pied et trop endommagée pour être utilisée. L’emplacement du SV Garden était assez attractif pour justifier une entreprise coûteuse de démantèlement. L’avenir de ces tours de grisaille oscille donc entre l’éphémère et l’inertie, au gré de la pression foncière et de la spéculation. « Pour la plupart de ces bâtiments, les travaux reprendront à une période plus favorable, qui n’est cependant pas prête d’arriver », commente l’architecte, faisant référence à la situation politique thaïe et au récent coup d’État.

Les ruines, motif actuel

Mais à présent les ruines de Bangkok jouissent d’une notoriété nouvelle. Elles attirent un nouveau tourisme, fait d’explorateurs urbains. Les amateurs de ruines post-modernes et de décors de films catastrophe sont toujours plus nombreux. Sur Internet, la seule trace des buildings abandonnés est celle laissée par les récits de visiteurs intrépides. Les blogs d’urbex fleurissent, qui livrent sur les sites des récits d’aventures improbables et téméraires, mais aussi des modes d’emploi pour y accéder.

Ce tourisme n’est pas destiné à tout le monde, mais il fait à lui seul la réputation de lieux comme le Sathorn Unique. Les habitants des alentours s’improvisent aisément guides touristiques car la demande est là, pour des décors qui façonnent de plus en plus l’imaginaire urbain. Les succès de livres comme La route de Cormac McCarthy, du jeu Last of us, ou encore de la série The Walking Dead en témoignent, il y a un nouveau type de ruine dans lequel baigne la culture du XXIe siècle.

La ruine n’est plus ce rapport de nostalgie devant un passé magnifié mais mis à distance par le temps. Le délabrement des buildings comme des friches industrielles ramène lui à un présent: présent dévasté à la lisière de notre vision courante de la ville, qui est comme son ombre portée. Les ruines aujourd’hui constituent plutôt un présage de la catastrophe imminente, produit de la marche du présent et des crises qu’il engendre. A Bangkok, Sathorn, SV et leurs autres compagnons de déchéance sont les symptômes de ce milieu sous-jacent qui fait éclater par endroit le tissu urbain, pour exposer sa saturation.

Finalement, ce qui dans la ville échappe à son ordre n’est pas le coin de nature oublié, mais c’est encore de l’espace humanisé, un lambeau surnuméraire dans une géographie trop pleine. Ces lieux ont alors repris une vie propre, annonçant la déchéance qui guette tout le reste.

Carole Oudot et Matthieu Baudey

Publicités
Cet article, publié dans Thaïlande, est tagué , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s