Victory Monument, théâtre des anti-coup d’État à Bangkok

C’est à 17 heures le 28 mai à Victory Monument que les manifestants anti-coup d’État ont décidé de se rassembler pour protester, comme tous les soirs depuis quelques jours, ce malgré les avertissements et interdictions délivrés par l’armée.

Femmes en colère à Victory Monument, Bangkok. Photo MB

Le Victory Monument est une gigantesque place ronde de Bangkok autour de laquelle la circulation tourbillonne. La place est enrobée de centres commerciaux et les trottoirs sont ordinairement noirs de monde. Le monument lui-même est isolé et désert, coupé de l’agitation par un trafic perpétuellement infernal. Cinq minutes avant le début des hostilités, rien à signaler. Une foule fluide s’écoule et vaque à ses occupations entre BTS (le métro aérien), marchands de rue et centres commerciaux.

Seule la présence des militaires qui commencent à se positionner, laisse penser qu’il va bien se passer quelque chose. Le centre de la place est cerné de barrières jaunes tandis que les militaires forment un mur sur le bord extérieur de la route, pour empêcher quiconque de traverser en direction du monument.

La police en position autour du monument. Photo CO.

La police en position autour du monument. Photo CO.

À 17 heures, les badauds coagulent doucement sur les passerelles du BTS, qui forment comme des gradins donnant une vue imprenable sur la scène. D’un seul coup, on aperçoit de là-haut des manifestants qui jaillissent entre les soldats alignés et traversent la route tant bien que mal en brandissant leur pancartes. Au centre de la place, ils sont vraiment comme sur une scène : d’abord peu nombreux, ils gesticulent et hèlent la foule impressionnante d’indécis qui les observent depuis les passerelles.

Les anti-coup d’État se précipitent vers le monument. Photo CO.

Les anti-coup d’État se précipitent vers le monument. Photo CO.

Ce que veulent d’abord les manifestants, c’est que les rejoigne au centre de l’arène la masse passive des spectateurs. Certains se lancent, alors commence la « grande traversée ». Après ce premier groupe, d’autres s’engagent à leur tour par grappes désunies vers le centre. Ils bravent la circulation pourtant impitoyable et stoppent les automobilistes dont on ne sait au juste s’ils sont solidaires, hostiles ou simplement perplexes.

Les nouveaux arrivants sont accueillis par de vives acclamations et des accolades dignes de footballeurs fêtant un but. C’est par ce drôle de manège qui oscille entre le jeu par équipe et le théâtre participatif que le rassemblement grossit et s’active, jusqu’à atteindre au moins 200 personnes. Chiffre faible, mais courageux en temps de dictature militaire.

Au pic de la manifestation, les protestataires étaient 200 environ. Photo MB.

Au pic de la manifestation, les protestataires étaient 200 environ. Photo MB.

De leurs côtés, les soldats tentent de canaliser le flot périodique de traversants sauvages tout en maintenant les choses en ordres. Tout se passe de manière pacifique, les militaires gardent leur calme face aux imprécations des manifestants et aux courses désordonnées au milieu de la route. Et on peut même parfois apercevoir un sourire sous un képi. Les haut-parleurs des jeeps de l’armée crachent d’assourdissantes chansons patriotiques : de quoi couvrir les bruits des anti-coup d’État. La stratégie consiste en une surdité délibérée : « circulez, il n’y a rien à voir, ni à entendre ».

Au centre, les acteurs principaux haranguent toujours la foule qui les encercle et les surplombe. Les slogans sont univoques, et en anglais, car il faut maximiser la visibilité : « Military fuck off » ou encore « elections not selections ». La foule des contestataires est bariolée et haute en couleur, dans un souci frappant de se faire remarquer. Elle se compose toutefois majoritairement de femmes mures, qui n’hésitent pas à crier leur indignation face à la situation actuelle. Pour faire valoir sa cause, il s’agit avant tout de paraître, le plus possible.

Pour les manifestants, l'important est de se montrer. Photo MB.

Pour les manifestants, l’important est de se montrer. Photo MB.

Les pancartes et banderoles sont là pour être montrées, brandies, mais moins à un pouvoir politique  buté qu’à  tous les médias disponibles, journaliste ou simple détenteur d’un smartphone. Tout est alors prétexte à poser, matière à photographier, sourire préparé ou tentative de mise en scène. Les acteurs sont dociles, ils recherchent autant le soutien populaire alentour, que celui tout aussi puissant, de l’image. A la fin du rassemblement, un manifestant sera arrêté par l’armée.

Matthieu Baudey

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