Vipassana, la voie birmane de la méditation : tradition et marketing spirituel

La Birmanie est sans doute le pays d’Asie du sud-est où la tradition religieuse bouddhiste reste la plus forte, imprégnant toutes les franges de la société. Si la longue fermeture du pays au monde est souvent avancée pour expliquer cette persistance, la méditation vipassana, qui apparaît centrale dans le Bouddhisme birman, relève d’une toute autre histoire, qui permet de briser cette image : elle est issue d’une relecture de la tradition sous des influences occidentales et se présente comme une version simplifiée à l’usage du grand public.

La Birmanie s’offre souvent au point de vue occidental sous la forme d’un double cliché. D’abord, celui d’un pays fortement marqué par une longue période de dictature qui l’aurait totalement isolé du monde ces cinquante dernières années. L’autre, celui d’une culture bouddhiste ancienne préservée, qui aurait gardé son « authenticité ». La méditation suivant la voie birmane occupe une grande place parmi ces valeurs bouddhistes qui sont au centre de la société birmane. Toutefois, celle-ci constitue l’un des artefacts culturels birmans les plus diffusés dans le monde et est d’origine récente. Depuis les années 70, fleurissent en Europe, en Amérique, mais aussi dans le reste de l’Asie du sud-est, des centres de méditation Vipassana, dont l’origine est très majoritairement birmane. Dimension d’une spiritualité birmane, dont on peut toutefois nuancer le caractère traditionnel.

Une place de la méditation à nuancer

La méditation n’est qu’une partie de la pratique spirituelle bouddhiste, mais une partie privilégiée. C’est en méditant que le Bouddha Gautama a pu atteindre le Nibbana, but ultime du bouddhisme, état transcendant toute souffrance de l’existence conditionnée mettant un terme au cycle des renaissances (samsara). Mais pour en arriver là, il s’agit d’abord de développer et de cultiver la sagesse, c’est-à-dire la connaissance profonde la réalité, ce qui passe d’abord par une conduite éthique.

Selon les suttas (enseignements originels du bouddha), la voie se divise en trois domaines – sagesse, éthique, méditation – qui se conditionnent et se renforcent dans une progression cyclique. Pour être motivé à une conduite éthique, un certain degré de sagesse préliminaire est nécessaire, c’est-à-dire une familiarité et une confiance dans les principes bouddhistes. De même, l’éthique sert de base à partir de laquelle la médiation pourra être abordée. A son tour, la méditation calmant et clarifiant l’esprit, engendrera une connaissance quasi-expérimentale des vérités du dhamma  (la réalité telle qu’elle est dans sa nature profonde), d’où émergera une sagesse plus aiguisée, ainsi de suite, jusqu’à atteindre l’Illumination par la connaissance complètement intuitive du dhamma.

Le pratiquant obtient alors le statut d’Arahat et ira à sa mort au Nibbana plutôt que de renaitre. La méditation n’est donc qu’une partie de la pratique bouddhiste pour qui suit le chemin et ce n’est pas celle que suit le plus couramment la majorité des bouddhistes, pour qui la recherche de l’illumination est une voie ascétique trop exigeante. Le Bouddhisme comme religion populaire, consiste essentiellement en une conduite morale adoptée dans le but de produire du mérite, d’où une renaissance favorable, pour à terme, suivre le chemin de l’Arahat dans une autre vie. Même les moines, très présents et respectés dans la société birmane, ne se livrent pas particulièrement à la méditation. Leur vocation première est l’enseignement de la doctrine bouddhiste auprès des laïcs, à laquelle s’ajoute l’étude des textes, des pratiques de dévotion traditionnelles (chants, prières) ainsi que divers rites célébrés auprès de la communauté.

Au XIXe siècle, la méditation est à quelques rares exceptions, tombée dans l’oubli. Les membres du Sangha se contentent de réciter les suttas traitant des techniques de méditation, sans les comprendre ni même penser à les appliquer. A cette époque, la possibilité même de l’Illumination est devenue douteuse, pour des raisons eschatologiques. Selon la conception bouddhiste de l’univers, la période d’essor de la spiritualité bouddhiste au temps de Gautama est suivie d’un lent déclin jusqu’à ce que 5000 ans plus tard,  le dhamma soit complètement oublié, et l’Éveil impossible. Plusieurs millions d’années plus tard, un nouveau bouddha, Metteya, renaîtra pour redécouvrir les vérités bouddhistes et les enseigner à nouveau aux hommes. Aussi pour le bouddhiste d’il y a quelques siècles, l’Illumination est considérée comme impossible, car l’influence du Bouddha s’est  trop affaiblie. La seule issue reste alors la production de mérite par une conduite morale et le but que poursuivent la plupart des bouddhistes est une renaissance à l’époque du prochain bouddha, temps hautement favorable à l’Illumination.

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Mahasi Sayadaw a élaboré une méthode de méditation Vipassana populaire dans le monde entier.

La rénovation de la méditation

Ce n’est qu’à partir de la deuxième moitié du XIXe siècle que dans les pays de tradition theravada (Sri Lanka, Thaïlande, Birmanie) certains moines se mettent à étudier de près les textes sur la méditation (le Visuddhimaga, manuel classique de méditation dans le Bouddhisme du sud) pour en tirer une méthode susceptible d’amener à l’Éveil. Ces maîtres, les premiers à dépoussiérer la tradition de méditation et à réenvisager le Nibbana comme accessible au présent, ont développé des techniques différentes que leurs disciples, en les modifiant, ont popularisé et diffusé massivement. Ils sont à l’origine du mouvement Vipassana, sorte de pendant bouddhiste de la Réforme du christianisme. Ce mouvement, mettant en avant l’importance quasi-exclusive de la méditation et l’accessibilité de l’Éveil, s’est surtout adressé aux laïcs. L’émergence après la conquête britannique en 1885 d’une classe moyenne nourrie par les idées occidentales et fatiguée du bouddhisme orthodoxe, a grandement contribué à son succès. La montée d’un bouddhisme plus accessible, mettant l’accent sur la méditation, leur a permis de réaffirmer leur culture traditionnelle, leur héritage spirituel et leur identité nationale, mais à travers le prisme de leur influence occidentale. Car le contact avec les idées occidentales a été l’une des conditions de l’émergence du mouvement Vipassana.

En un sens, le bouddhisme a alors été remodelé selon les interprétations que l’Occident en avait donné : image du bouddhisme comme d’une religion universelle ou plutôt une philosophie, sans rites ou institutions, qui privilégie l’expérience (à travers la méditation) à l’autorité des Écritures. Ce bouddhisme moderne et urbain n’a plus rien à voir avec le bouddhisme populaire des villages. Ainsi le mouvement Vipassana, qui séduit surtout les laïcs, se désolidarise du Sangha traditionnel, de ses rites, de son coté institutionnel et hiérarchisé. Dans la veine de l’influence occidentale, les réformés inventent un bouddhisme rationalisé et rejettent tout l’aspect magique de la pratique ordinaire. Aussi les courants centrés sur la méditation reposent-ils sur une vision historiquement construite et falsifiée, d’un bouddhisme pur, soulignant la nécessité d’un retour aux sources face à la décadence de l’ordre monastique actuel.

Autour de chaque maître développant sa propre technique, des centres de méditation (yeiktha c’est-à-dire ermitages) sont établis, où les laïcs viennent faire des retraites. C’est là une institution inédite dans l’histoire du bouddhisme. Aujourd’hui ces centres pullulent  et chaque ville du pays en possède un voire plusieurs.

De la tradition à l’adaptation, histoire du succès du Vipassana

Les deux méthodes les plus influentes sont toutes deux d’origine birmane. Mahasi Sayadaw (1904-1982), disciple de  U Nārada, a été l’un des grands promoteurs modernes de la méditation, fer de lance de ce courant bouddhiste réformateur, le mouvement Vipassana. La méditation Vipassana est avec la méditation Samatha, l’une des deux branches traditionnelles de la méditation bouddhique. La technique du Samatha, ou calme mental, n’est pas d’origine proprement bouddhiste mais se retrouve aussi dans l’hindouisme. Elle correspond à une étape préparatoire que le bouddha Gautama a appris auprès de ses maîtres brahmanes. Longue et ardue, elle est destinée à calmer et à unifier l’esprit, en amenant à des états de transe et de non-pensée qui sont destinés à rendre apte à aborder la deuxième partie de la méditation bouddhiste, le Vipassana. Celle-ci constitue l’apport proprement bouddhiste, sensée conduire au Nibbana. Vipassana renvoie au développement de l’attention (sati) et de la Vision Pénétrante, le but étant d’arriver à pénétrer la nature de la réalité, par une compréhension pratique des préceptes bouddhistes.

Le texte le plus important sur ce sujet et point de départ des refondateurs du Vipassana, est le sutta Maha-satipatthana, dans lequel sont énumérés les quatre fondements de l’attention. Ces quatre fondements sont les domaines dans lesquels l’attention doit être développée : le corps, les sensations, les états d’esprit, les dhammas. Il s’agit ainsi d’être attentif à chacun de ces aspects de l’expérience, de les décomposer pour venir progressivement à y reconnaître spontanément les trois marques de tous les phénomènes : impermanence, souffrance, non-soi. En examinant tour à tour chacun des mouvements de son corps, ses sensations, ses diverses émotions et les diverses couches de la réalité (dhamma), le pratiquant finit par comprendre intuitivement que chacun de ces phénomènes sont impermanents, toujours instables et relatifs, qu’ils engendrent nécessairement la souffrance (dukkha) et qu’ils n’ont finalement aucune identité individuelle ou substantielle. Le méditant atteint ainsi une vision pénétrante de la réalité, qui, à force de s’aiguiser, le conduira au Nibbana.

La méthode préconisée par Mahasi Sayadaw a pour particularité de ne se concentrer que sur le Vipassana, en sabrant le développement du calme mental (Samatha). La concentration nécessaire que doit amener le Samatha s’acquiert selon lui au cours de la méditation Vipanassa, qui se suffit à elle-même pour atteindre les stades clés de l’Éveil. Une telle  méthode représente très bien ce qui a fait le succès moderne du Vipassana. La pratique est simplifiée, sortie de son contexte religieux traditionnel et vise des buts qui ne sont plus vraiment d’ordre extra-mondain.  Ces méthodes tendent surtout à souligner le bénéfice immédiat offert par la méditation : moins de stress, un esprit plus calme et serein pour affronter la vie professionnelle, capacité accrue à « gérer » ses émotions. En ce sens, le Vipassana « laïcisé » constitue une instrumentalisation des pratiques bouddhistes. Il s’agit de mieux vivre, mais non de vivre autrement, suivant d’autres fins, qui seraient spirituelles.

L’autre méthode importante remonte à Ledi Sayadaw (1846-1923) et a été démocratisée par son disciple U Ba Khin (1899-1971), qui fut un temps membre du gouvernement birman. U Ba Khin, à la manière de Mahasi Sayadaw, rejette les rites et enseigne une technique très accessible qu’il a principalement répandue à l’étranger. En 1949, en plein dans l’enthousiasme pro-bouddhiste qui a suivi l’indépendance du pays, Mahasi Sayadaw est invité par le président U Nu à diriger le centre Sasana yeiktha à Rangoon. Depuis, le centre a accueilli un très grand nombre de visiteurs, venus du monde entier pour  apprendre les techniques de méditation birmane. A travers ces deux figures charismatiques érigées en monuments nationaux, la méditation Vipassana a pris une place de choix dans la culture et la société. Elle en est par la même occasion devenue le premier produit d’exportation birman.

La méthode birmane, à la conquête du monde

Depuis les années 70, le bouddhisme Vipassana et la méthode birmane se sont répandus très massivement en Occident. Rien d’étonnant à cela, si l’on considère que le mouvement a lui même taillé un bouddhisme sur-mesure pour une demande spirituelle occidentalisée. Des centres de méditation se sont implantés partout en Europe et aux États-Unis, sous l’impulsion de nombreux pratiquants occidentaux qui ont suivi les enseignements des maîtres et sont ensuite revenus fonder des centres et sont devenus eux-mêmes professeurs. Dans les grandes villes américaines, la rupture entre deux pratiques bouddhistes se constate aisément. Des temples bouddhistes orthodoxes sont apparus dans les communautés d’immigrés venus d’Asie du sud-est et leur rôle est celui du Sangha ordinaire : célébration des rites, rôle communautaire et très peu d’intérêt pour la méditation. A côté de ça, les centres de méditation sont majoritairement fréquentés par des populations occidentales et n’ont plus aucun lien avec le bouddhisme traditionnel. Aujourd’hui, la plupart des pratiquants Vipassana ne se reconnaissent pas comme affiliés au theravada classique.

En Birmanie, la montée du mouvement au XXe siècle, sa reconnaissance nationale et sa diffusion mondiale en ont fait un élément intégré à la culture bouddhiste birmane. La place du Sangha, bien que toujours très  importante dans la société en a été modifiée. L’ordre monastique a perdu son monopole du spirituel et a été en partie dévalorisé par les tendances anticléricales et universalistes de ces mouvements, qui montrent un certain dédain pour le bouddhisme populaire et toute sa logique de production de mérite. Les monastères même les plus conservateurs ont été obligé de s’adapter et beaucoup proposent désormais des retraites de méditation pour les laïcs. Aujourd’hui, à l’heure de l’ouverture du pays, la méthode birmane de méditation représente moins le versant traditionnel de la culture nationale qu’il n’est le porte drapeau du pays sur le marché mondial des techniques spirituelles.

Matthieu Baudey

Le cycle des renaissances et la production du mérite

La vision bouddhiste du monde repose sur l’idée de cycle de renaissance (samsara). Tous les êtres, humains ou animaux, sont pris dans un processus perpétuel de renaissance sans commencement ni fin. Les vies antérieures de chaque être sont innombrables et occupent des intervalles de temps immenses. Le cycle ne comprend pas seulement les vies humaines, mais inclut d’autres mondes dans lesquels une renaissance est possible : monde infernal (niraya), monde des esprits souffrants (peta), monde animal, monde humain, monde des deva (dieux).

Les renaissances sont déterminées par la loi du karma. Chaque action engendre des effets naturels, finit par porter ses fruits. Les bonnes ou les mauvaises actions d’un individu pendant sa vie conditionnent sa renaissance dans une forme inférieure ou supérieure. Un meurtrier renaitra par exemple en démon aux enfers, où l’existence est une souffrance continuelle et dure des milliers d’années, tandis que l’homme bon qui aura renoncé aux plaisirs des sens pourra renaitre dans un des ciels du monde divin, ou au moins en humain. Si le bouddhisme propose de rechercher la sortie définitive du samsara en réalisant le Nibbana, une première étape consiste à s’assurer une renaissance pas trop désagréable, qui puisse à terme mener au Nibbana. Pour la plupart des bouddhistes, l’important est avant tout d’engendrer par ses actions un bon karma ou mérite, pour en récolter les fruits dans les vies suivantes. Les rites bouddhiques populaires, les pratiques de dévotion de même que l’aumône accordée aux moines ou la construction d’une pagode, sont autant de manières de produire du mérite.

Sources :

– P. Harvey, Le bouddhisme : enseignements, histoire, pratiques, Cambridge University Press, 1990.

– Mahasi Sayadaw, Satipatthana Vipassana Meditation, version PDF.

– Robert H. Sharf, Buddhist modernism and the rethoric of meditative experience.

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