Les histoires de Birmanie (2) : un café avec l’immigration

Récit d’un reportage qui aurait pu très mal tourner.

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Grand’mère L’immigration sait faire un bon café. Photo d’illustration

En septembre des combats éclatent dans le nord de l’état Karen, autour de la petite ville de Myaing Kyi Ngu et personne ne comprend pourquoi. Ils opposent un groupe de dissidents de la DKBA, l’armée bouddhiste karen et une BGF, une border guard force. Ces dernières sont de minuscules factions armées -haïes par la population- composées de dissidents d’un groupe rebelle plus large, qui ont fait sécession par appât du gain. En bons vautours, ils s’arrangent pour contrôler des lambeaux des productions juteuses et illégales : l’opium, le trafic de bois ou de pierres précieuses.

La Tatmadaw -l’armée birmane-, toujours ravie quand les groupes armés se divisent et s’affaiblissent, finit par leur donner le statut de BGF et leur fournit des armes. En échange, ils sont sous son commandement direct et font la « loi » en terrorisant la population. C’est sur un groupe de ce genre que Matthieu est tombé quand il a enquêté sur un meurtre à Moebye, à la frontière de l’état Shan et de l’état Kayah/Karenni.

Accueil cordial, même si le commandant a nié toute implication dans le meurtre d’un villageois en expliquant que la victime, alcoolique et dépressive, s’était suicidée en se cognant contre une porte. Nous avons dû éviter le secteur pendant quelques temps, le chef de la milice n’ayant guère apprécié de trouver son portrait dans le Myanmar Times…

Le camp d’en face n’est guère plus reluisant. La DKBA est déjà un groupe qui s’est détaché de la KNU-KNLA, le groupe de rebelles Karen historique, s’autoproclamant l’armée bouddhiste karen car ils trouvaient la KNU trop versée dans le Christianisme, pour faire court. Des dissidents de dissidents, donc. Comme dirait un des hauts gradés de la KNU, si vous trouvez que c’est confus, c’est que c’est clair dans votre tête.

D’après ce qu’on peut lire dans les journaux, les locaux ne comprennent pas pourquoi les deux entités se battent alors que les soldats des deux camps étaient encore attablés ensemble une semaine plus tôt. La source du conflit est à chercher en dehors d’une simple rivalité entre la BGF et la DKBA.

Depuis des années plane le projet controversé de construire un barrage, le barrage de Hatgyi, sur la rivière Salween. La population y est farouchement opposée, non pas qu’elle ait son mot à dire. La Salween traverse la Birmanie du nord au sud, pêcheurs, fermiers, ils sont des millions à en dépendre pour vivre. D’autant qu’avec les autres barrages et les centrales à charbon, le pays n’a pas besoin d’un barrage supplémentaire pour subvenir à ses besoins en électricité. Sauf que le Myanmar exporte 90 % de son électricité en Chine et en Thaïlande alors que la population doit subir les coupures de courant d’un réseau électrique pourri -Yangon est bercée par le ronronnement des générateurs à essence. Dans les villages on s’éclaire à la bougie. Comme dirait un chanteur Karenni, le soir à la campagne, pour apercevoir les lignes électriques qui découpent le paysage et filent vers Nay Pyi Taw la capitale, il faut lever sa bougie bien haut.

Pour résumer, en septembre, des combats éclatent dans la zone du futur projet de barrage, entre deux entités qui n’ont en théorie aucune raison de se battre. Mieux, l’armée prend elle-même l’initiative d’évacuer la zone et de reloger de force des milliers de personnes. Résultat, le secteur est vidé de tout témoin gênant. C’est la thèse défendue par les activistes et nos sources à la KNU.

Plus de population pour faire obstacle, c’est parfait, il n’y a plus qu’à commencer les travaux ! Reste ensuite à faire la même chose en amont du futur barrage, mais ça risque d’être moins facile, car le territoire est sous le drapeau de la KNU. S’ils ont signé le cessez-le-feu, ça ne veut pas dire qu’ils mettent leur territoire à disposition des fantaisies de l’armée, ni que la paix durera.

Plusieurs choses nous intéressaient à Myaing Kyi Ngu (cf l’utopie du moine-soldat). D’abord, c’est là où ont été relogées de force les populations déplacées par l’armée. C’est aussi le fief de U Thuzana, le moine à l’origine de la création de la DKBA (la première). Un moine de plus de 70 ans, connu pour sa volonté de construire des pagodes et des stuppas partout, surtout là où ça fait polémique : devant une église ou dans la cour d’une mosquée. Un charmant moine intégriste comme seule la Birmanie sait en faire.

D’après notre traducteur Karen, les habitants de Myaing Kyi Ngu sont tous végétariens, à cause du sayadaw. A notre descente du bus, notre guide discute quelques secondes avec une jeune femme. Celle-ci vient de se faire violemment alpaguer par un homme parce qu’elle porte un jean, ce vêtement démoniaque comme chacun sait, plutôt que le htamein, le sarong pour femmes.

Le travail des journalistes en Birmanie, comme je le conçois à présent, consiste à profiter des décalages, des failles. Par exemple, le ministère de l’information est censé tenir à jour une liste des zones noires, celles où les étrangers ne peuvent pas aller. Comme la situation en fonction des conflits évolue très vite et que l’administration birmane est très lente, ce n’est pas toujours le cas. Myaing Kyi Ngu n’est pas sur la liste noire.

A 8 heures ce matin-là, nous montons donc dans le bus pour Myaing Kyi Ngu avec notre traducteur. Le trajet est lent, chaud malgré l’heure matinale et la route pleine de trous, mais rien de très spécial à noter, à part le scepticisme du chauffeur du bus quant à notre entreprise. Et cette petite dame qui a été malade pendant tout le trajet et a gentiment laissé son sac de plastique plein de vomi ouvert, posé devant son siège.

Un peu avant 11 heures, nous rejoignons une ville-rue minuscule, avec un imposant monastère et quelques boutiques mais vraiment, une ville de rien du tout. A part un grand champ de foire à l’entrée de la ville où se prépare une grande fête pour l’anniversaire du moine, dont le portrait est placardé en évidence un peu partout. Difficile de dire si les habitants le vénèrent ou en ont profondément peur. La ville est dirigée par la BGF -celle qui se bat-, qui applique consciencieusement les règles dictées par le fanatique.

Un chauffeur de taxi nous aborde à la sortie du bus et prend l’initiative d’annoncer notre arrivée au général de la BGF en lui passant un coup de téléphone. Sur le moment, quand nous apprenons que nous allons rencontrer le général en personne, nous sommes ravis. Je crois qu’il y a eu comme un petit malentendu.

L’homme veut parler à notre guide et lui dit qu’il faut partir tout de suite. Il le menace, lui dit que comme il est Karen, il est responsable de notre petite aventure et qu’il aura de gros ennuis et se fera arrêter si nous ne partons pas immédiatement. Il ajoute que le sayadaw est à Bangkok de toute façon et que les camps de réfugiés sont interdits au public, surtout aux étrangers.

Le chauffeur de taxi est agité, inquiet d’être pris à parti parce qu’il a eu le malheur de nous embarquer dans sa voiture… Déçus, mais conscients qu’il est dangereux d’insister, nous décidons de repartir tout de suite. Le général ne cesse de rappeler le chauffeur de taxi pour vérifier que nous ne sommes pas partis nous promener ailleurs malgré ses menaces.

De retour vers notre bus, un comité d’accueil nous attend. Un soldat, fusil en évidence, et un homme patibulaire, qui monte d’autorité dans le taxi pour bavarder avec le chauffeur. Puis le chauffeur vient chercher notre jeune traducteur. Le général veut le voir, il doit y aller seul.

Inquiets, nous attendons qu’il revienne avec mille questions. Pourquoi y aller seul ? Un moyen de faire pression sur nous et de nous faire peur ? Dans un pays dont on ne parle pas la langue, il est quasi-impossible de se passer des services d’un traducteur. Le problème c’est que c’est une cible facile, il prend plus de risques que nous qui pouvons toujours décider de quitter le pays pour toujours. C’est une grosse responsabilité et il s’agit d’abord de s’assurer que la personne est consciente des risques.

Notre traducteur n’a pas froid aux yeux, son parcours l’atteste. Il a entre autres choses passé sept ans dans un camp de réfugiés pour ses études – oui, le système birman est si médiocre que certains jeunes préfèrent s’enfermer dans des camps de réfugiés côté thaïlandais dont ils ne peuvent sortir pour bénéficier des cours dispensés par les ONG.

Nous broyons du noir quand la voiture revient et le chauffeur nous fait signe. Le général veut nous voir aussi. Notre guide est nerveux, il nous demande de ne pas prendre de photos, ni poser de questions. Nous convenons d’une petite histoire à raconter, nous sommes des chercheurs, nous écrivons un livre sur les conflits en pays Karen, mais nous ne sommes vraiment pas du tout des journalistes. Chercheur, c’est apaisant. Journaliste, ça sonne comme une déportation à la frontière.

La voiture s’arrête devant un minuscule tea shop. Deux hommes nous dévisagent, l’un est un officier de l’immigration, l’autre, c’est le général en personne. Nous nous faisons remonter les bretelles gentiment par traducteur interposé. Il faut partir, on ne sait pas sur qui on peut tomber, c’est pour notre sécurité, que dis-je, notre bien-être ! Et vous auriez pu demander la permission quand même, etc etc. Oui on aurait pu, on ne l’aurait pas eue, mais on aurait pu.

Nous nous contentons de nous excuser et de faire oui-oui de la tête. On savait pas, on le fera plus. L’officier photographie nos passeports avec son téléphone. Le général nous propose des cigarettes. Une jeune femme apporte du café et des biscuits. Comme des vieux amis, nous voici en train de prendre le goûter ; ça aurait pu être pire.

Carole Oudot

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Les histoires de Birmanie – l’utopie du moine soldat Karen

À Myaing Kyi Ngu, gros village le long du fleuve Salween dans l’est de la Birmanie, les rues poussiéreuses ne voient pas passer grand-monde. Quelques camions militaires rompent parfois la quiétude, comme aussi très souvent les psalmodies monotones des moines bouddhistes ou le vacarme assourdissant des collectes des deniers du culte, incessantes.

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Splendeurs montagneuses et pagodes dans l’État Karen. photo M Baudey

Nous sommes dans l’État Karen, théâtre de plus d’un demi-siècle de guerre civile. Les Karen, qui ne s’étaient jamais considérés comme membres de l’Union de Birmanie, prirent les armes à l’indépendance de la Birmanie en 1947 pour obtenir leur autonomie. Quinze ans plus tard, l’armée birmane profitait du conflit ethnique pour justifier un coup d’État, et les conflits s’intensifiaient. Depuis quelques années la Birmanie s’est progressivement démocratisée. Les rebelles Karen comme ceux de nombreuses autres ethnies luttent désormais pour une Birmanie démocratique et fédérale qui reconnaisse les droits des minorités ethniques. L’armée rebelle karen de la Karen National Union a d’ailleurs signé un cessez-le-feu décisif il y a un an.

À Myaing Kyi Ngu, les membres de l’ethnie Karen dont pourtant presque la moitié ont été christianisés par les missionnaires baptistes au XIXe siècle, sont farouchement bouddhistes. On ne mange pas de viande ou bien en cachette. C’est un des requisit de la discipline morale bouddhiste qui règne ici telle la charia chez les talibans. À la descente du bus, un type à l’allure martiale tance une jeune fille en jean. « Pas de vêtement indécent, ici on porte le htemein » (genre de sarong porté par les femmes birmanes).

Myaing Kyi Ngu, avec son taux élevé d’uniformes et son ascétisme exigeant, n’est pas vraiment un village comme les autres. En 1994, la rébellion des Karen contre la dictature militaire birmane dure depuis 1947 et s’essouffle peu à peu. Depuis leur quartier général à Manerplaw, les leaders de la Karen National Union vivent confortablement tandis que la situation dans la jungle pour les soldats se détériore. Les assauts de l’armée birmane, qui pille et brûle les villages, ne diminuent pas. Une partie des Karen bouddhistes ne se reconnaissent plus dans le leadership chrétien du KNU qui ne leur offre guère d’opportunités de promotion.

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U Thuzana, chef spirituel bouddhiste du monastère de Myaing Kyi Ngu et membre de la KNU décide alors de fonder une faction rebelle Karen séparée des rebelles historiques. Soupçonnant la KNU d’oublier les intérêts des Bouddhistes et d’avoir perdu le soutien populaire, il fonde la Democratic Karen Buddhist Army qui dès lors fractionne la rébellion ethnique suivant les lignes de force religieuses. Mais comme souvent, le bouddhisme a tendance à rapidement nouer des liens avec la dictature. C’est ainsi qu’à peine fondé, la DKBA signe un cessez-le-feu avec le State Law and Order Restoration Council, (SLORC) l’avatar politique de l’armée birmane. Malgré les aspirations d’une partie de ses membres, la DKBA devient une milice de plus dans le chaos du conflit civil birman. Fournie et commandée par l’armée birmane, elle attaque les rebelles de la KNU tout en assurant sa mainmise sur le territoire par tout un dispositif d’extorsions, conscriptions et travail forcé.

L’armée birmane est coutumière de ce type de politique, « diviser pour mieux régner », depuis le coup d’État du général Ne Win en 1962. Aussitôt avait été mis en place le programme des Ka Kwe Ye ou milices populaires pour lutter contre les rebellions ethniques qui s’enflammaient à tous les coins du pays. Il s’agissait de laisser certains groupes de trafiquants et contrebandiers opérer sur les voies de communication contrôlées par le gouvernement, en échange de leur coopération dans la lutte contre les insurgés. Ne Win s’imaginait ainsi qu’il aurait une nouvelle force armée à disposition sans avoir à débourser un kyat, dans la mesure où ces KKY s’autofinanceraient grâce au trafic. Mais le programme s’est révélé un échec après que bon nombre de KKY au gré des alliances locales avec les rebelles pour le transport de l’opium sont devenues ingérables et se sont retournées, une fois enrichies, contre l’armée birmane. C’est ainsi que Khun Sa – longtemps étiqueté « seigneur du triangle d’or » – a fait sa fortune avant de devenir gênant pour l’image internationale de la dictature.

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Soldat d’une Border Guard Force assurant la sécurité pendant les célébrations du Karen State Day à Hpa An. photo M Baudey

Dans sa stratégie de fragmentation de la rébellion Karen, l’armée birmane et son nouvel allié ne se sont pas arrêtés à cette coopération contre la KNU. À la fin des années 90, la DKBA se fait une réputation par ses attaques incessantes sur le camp de réfugiés karen de Mae La situé sur la frontière thaïlandaise. Poussés à fuir leurs villages par des années de guerre civile et de représailles, Karen et autres populations ethniques se sont massées dans une dizaine de camps à la frontière thaïlandaise. Ils sont aujourd’hui plus de 200 000. Accusant les réfugiés d’être de mèche avec les insurgés, l’armée birmane ne voit pas d’un bon œil cette installation qui démontre au monde les méfaits de ses opérations militaires. Ainsi la DKBA lance des offensives contre les camps, y prépare des incendies avec l’intention supposée de forcer les populations à revenir en Birmanie.

L’univers enchanté de la DKBA

À Myaing Kyi Ngu, quartier général de leur leader et moine U Thuzana, on leur promet un sanctuaire bouddhiste. Le leader de la DKBA réécrit l’histoire de la lutte karen en omettant son ennemi, la dictature et la majorité ethnique birmane. À la place, la KNU, fondée par des Chrétiens, devient l’ennemi mortel dans la droite ligne de la colonisation britannique. U Thuzana prêche la victoire des Karen bouddhistes, qui une fois libérés de la domination de la KNU, obtiendront du SLORC le contrôle de leurs terres. À Myaing Kyi Ngu, alors simple village-monastère, il appelle les Karen à se rassembler pour former la base populaire dont la DKBA a cruellement besoin pour être crédible. Un lieu qui sous la protection des autorités religieuses et l’approbation silencieuse de l’armée, leur permettrait de vivre en paix, loin du harcèlement dont ils ont été jadis victimes de la part de l’armée birmane. Pas de torture, pas de recrutement forcé, de kidnapping ou de taxes exorbitantes. Mais des vivres fournis par les autorités, une exemption de taxes et la discipline bouddhiste pour toute loi.

Selon les rapports du Karen Human Rights Group de l’époque, les choses tournent très différemment. Les soldats de la DKBA en réalité forcent les déplacés de guerre à venir s’installer à Myaing Kyi Ngu. Le village grossit artificiellement. Les nombreux postes de contrôle qui l’entourent laissent passer les entrants, mais empêchent surtout les gens de partir. Le rêve militaro-religieux du moine Thuzana se révèle un cauchemar dont on ne sort pas vivant.

Ici, on vit grassement lorsque l’on fait partie de la famille d’un membre de la DKBA. Pour les autres, rations de riz, de sel, soins médicaux et infrastructures sont insuffisantes. Il faut payer cher le bois de construction aux miliciens et les villageois sont peu nombreux à pouvoir se le permettre. Dans les écoles, on ne peut apprendre le karen ni le parler, le birman est obligatoire.

Dans ce lieu inédit et couvé par l’armée birmane, une bizarre fiction pro-junte et anti-rebelle se joue sous couvert d’affinités bouddhistes. L’alphabet birman devient obligatoire pour le langage karen, au détriment d’un autre alphabet développé par les missionnaires chrétiens au XIXème, qui avaient fait des Karen l’ethnie la plus éduquée du pays. Les Chrétiens se convertissent, les villageois sont forcés à construire des pagodes.

Toutes les maisons son décorées d’un calendrier karen-birman, illustré d’une photo grand format de U Thuzana. Pour les villageois, il fait office de talisman protecteur car il permet de convaincre les soldats de la DKBA de l’admiration portée à leur chef.

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Le fleuve Salween a longtemps été la ligne de démarcation entre territoires rebelles et territoires de l’armée. photo M Baudey

Pour ceux qui pourront s’échapper, difficile de retourner dans les camps de la frontière thaïlandaise sans attirer la méfiance de la KNU. Car la DKBA envoie souvent de faux réfugiés semer le trouble et saboter les camps. En 1996, environ 600 personnes en condition de sous-nutrition ont été retrouvées par la KNU après avoir fui Myaing Kyi Ngu. Des centaines de familles, sans possibilité de retourner aux camps de la frontière, ont été ainsi contraintes de vivre cachées dans la jungle alentour, no man’s land où le conflit pouvait éclater à tout moment. Le projet Myaing Kyi Ngu semblait déjà se fissurer, tandis que l’armée birmane retirait doucement son soutien et les vivres aux populations « accueillies » par la DKBA.

Épilogue

Tout ceci n’est qu’un épisode parmi d’autres – celui d’un magistral délire d’assimilation identitaire et religieuse – de la scission des rebellions orchestrée par les généraux de la junte. Aujourd’hui Myaing Kyi Ngu dort dans la fraîcheur boueuse de la rivière Salween, et oublieux de ses origines, le village n’en représente pas moins toujours un lieu où se mêlent présence militaire insistante et bouddhisme prosélyte.

En 2009, la DKBA, alliée plus ou moins versatile de l’armée birmane s’est dissoute dans la création d’une Border Guard Force. Les BGF sont la version contemporaine des KKY, dont l’existence est formalisée par la constitution de 2008. Désormais, les milices ainsi formées ne sont plus laissées à elles-mêmes, mais opèrent directement comme une partie des forces armées birmanes. Sur le terrain, elles sont aussi détestées par les populations que les milices d’antan. Les BGF se font justice elles-mêmes et profitent du clientélisme des élites économiques militaires pour s’enrichir.

Depuis 2015, la BGF formée d’anciens de la DKBA et assistée par l’armée est entrée en conflit avec ses anciens camarades, qui de leur côté ont refondé la DKBA sous une nouvelle forme. En octobre 2016, la BGF a fièrement annoncé avoir repris toutes les positions de la faction de la DKBA au nord-est de Myaing Kyi Ngu, repoussant leurs anciens frères d’armes à la frontière thaïlandaise. Myaing Kyi Ngu est aujourd’hui entre les mains de la BGF. Mais U Thuzana, toujours leader spirituel du monastère de la ville, mais désormais septuagénaire, reste le leader officieux de la DKBA, respecté et écouté par les deux parties, qu’il y a peu on pouvait encore croiser à festoyer ensemble.

C’est encore le moine qui après un début d’année à construire des pagodes devant des églises et des mosquées en pays karen, a organisé avec l’armée le déplacement des populations des zones de conflits. Plusieurs milliers de villageois sont encore hébergés au monastère de Myaing Kyi Ngu, avec l’appui logistique de l’armée, quelque chose qui rappelle les années fastes du moine.

Pour les organisations de la société civile comme pour beaucoup de villageois, le conflit qui secoue actuellement l’État Karen en plein cessez-le-feu n’a aucun sens. Habilement téléguidé par l’armée et son moine d’ami, il fait place nette dans une zone stratégique pour les intérêts économiques de l’armée. La route d’accès au lieu du projet controversé de barrage de Hatgyi est dans les parages.

Matthieu Baudey

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